05 avril 2011

Voltaire à l’UMP

Avouons-le d’emblée, la scène, que tout internaute connaît d’ores et déjà par cœur, est sublime dans son genre. Voici Lefebvre assis à une table en train de dédicacer son livre à la vingtième journée du livre politique qui se tenait le 3 avril à l’Assemblée nationale. Un journaliste du Figaro armé d’une caméra lui demande quel est le livre qui l’a le plus marqué jusqu’à présent. « Sans doute, Zadig et Voltaire », répond Frédéric Lefebvre avant de décocher un petit sourire satisfait. Le c.... On imagine son communiquant personnel en train de s’arracher les cheveux. Depuis quelques semaines en effet, celui-ci essayait de redresser l’image désastreuse de l’ancien porte-parole du gouvernement qui, accumulant les bévues et les vulgarités, était en passe de devenir le symbole du nouvel homme politique de l’ère Sarkozy, inculte, arrogant, incompétent. Un livre (Le mieux est l’ami du bien) et une vidéo l’exhibant en intello à cheveux longs en train de taper trois lettres à son ordinateur allaient changer tout cela.

C’était sans compter les ressources du bonhomme. Lefebvre, et il faut lui en être reconnaissant, est la preuve vivante des limites de la communication. Vous pouvez maquiller un âne en pur-sang, il continuera à braire.
Certes, la réponse de notre intello est le pompon de la vidéo du Figaro. Le reste est pourtant tout aussi savoureux, et jette une petite lumière sur les nouvelles mœurs de notre classe politique. La même question est posée à Hervé Mariton, député de la drome. Il réfléchit avant de balancer Belle du Seigneur, le livre favori du chef, « un livre très épais mais très chaleureux ». Très épais mais très chaleureux… On se pince. En verve, il ajoute Un cœur simple de Flaubert, « un petit ouvrage très simple (pardi), très clair, très net, très efficace ». Deuxième question du journaliste : Quel livre êtes-vous en train de lire en ce moment ? Monsieur le député de la drome prend une mine inspirée et une voix précieuse d’écrivain du quartier latin qui rend la prestation encore plus ridicule. « Alors, quel livre est-ce que je suis en train de lire en ce moment… (silence)… bonne question… (silence)… je n’ai pas de livre en ce moment, ouvert, honte à moi ». Même question à Jean-Pierre Soisson, la vieille girouette que l’on croyait enterrée depuis longtemps. « Le dernier livre que j’ai lu qui ne soit pas de moi ? (à savourer sans modération, monsieur Soisson lit ses livres) je relis des grands classiques, je relis sans cesse Stendhal, des choses comme ça ». Traduction : je ne lis rien du tout et je m’en sors par une pirouette de bonimenteur. Même question à l’amoureux de Zadig et Voltaire. « J’en lis un en ce moment qui est passionnant, qui est le livre de l’intégrale des chansons de Gainsbourg ». Les chansons de Gainsbourg. Love on the beat. Les histoires de prout. Va savoir pourquoi, soudain on le croit.
Evidemment, le problème, c’est de savoir ce que l’on peut attendre d’un homme politique qui ne lit rien, qui est inculte comme un gamin de 5e, est qui est par conséquent incapable d’une analyse en profondeur des choses. Réponse : une politique à court terme, d’intérêt immédiat, de gestion comptable, d’efficacité pragmatique, sans aucune vision du monde, la politique de Sarkozy. Loin d’être anecdotique, cette vidéo nous plonge au cœur du désastre. Ce sera du reste aux historiens de l’avenir d’expliquer comment un pays comme la France (le pays de Zadig et Voltaire) a pu, en une génération, se doter d’un personnel politique d’une telle médiocrité.

Julien Jauffret

21:24 Publié dans la semaine de Julien Jauffret, le Blog | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note |