28 septembre 2010
Acte 1 scène 1, Julien Jauffret revient !
Chez un médecin en France vers 2025
(Petit dialogue en un acte et une scène
avec quelques indications scéniques)
Les personnages :
Le médecin
Le patient
L’infirmier
Acte unique, scène unique
(Le patient entre dans le cabinet médical et serre la main du médecin)
_ Bonjour docteur.
_ Bonjour monsieur. Asseyez-vous, je vous en prie.
(le patient s’assoie en face du médecin)
_ Vous ne vous souvenez pas de moi ?
_ Euh…
_ L’année dernière…
_ Oui ?
_ Je suis venu vous voir l’année dernière.
_ Certainement. Mais vous savez, j’ai beaucoup de…
_ C’était à propos de ma bouche.
_ Votre bouche ?
_ Elle disait des choses horribles.
_ Ah, j’y suis ! N’était-ce pas vous qui aviez déclaré lors d’un repas dominical qu’il y avait trop d’immigrés en France ?
_ C’est ça !
_ Quelle affaire ! je m’en rappelle très bien à présent. Votre beau-frère avait alerté les autorités et vous aviez écopé d’une injonction thérapeutique. Etes-vous guéri ?
_ Je vais beaucoup mieux, merci. J’ai suivi votre traitement. Je ferme ma gueule.
_ Fort bien. Et qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui ?
_ Et bien voilà : j’ai un problème que je crois autrement plus grave…
_ Vraiment ? Je vous écoute.
_ Seulement, j’ai un peu honte…
_ Allons, allons, cela ne sortira pas de ce cabinet, vous le savez bien.
_ Très bien. Alors je vous le dis tout net : mes yeux sont racistes.
_ Diable. Avez-vous conscience de ce que vous dites ?
_ Hélas, oui. Et croyez-moi, je pèse mes mots. Mes yeux sont racistes, c’est un fait, je ne peux plus leur faire confiance. Je désirerais donc en changer. Combien coûtent de nouveaux yeux ?
_ Doucement, doucement, ne mettons pas la charrue avant les bœufs. Dites-moi d’abord ce qui vous permet d’affirmer une chose aussi grave qui, par parenthèse, pourrait vous attirer de gros ennuis…
_ Pardi ! Pourquoi croyez-vous je viens vous voir !
_ Calmez-vous, cher monsieur. Je suis là pour vous aider. Je vous écoute.
_ Eh bien voilà. Samedi dernier, j’étais à la Bastille et j’ai vu la techno-parade attaquée par des bandes de Noirs.
(le médecin fait un bond sur sa chaise)
_ Diable. C’est très grave en effet. Vous êtes vous raisonné ?
_ Bien sûr ! J’ai prié, j’ai récité le poème des mauvais Blancs, j’ai pensé à la colonisation de l’Afrique, à toute l’ordure de notre histoire, j’ai fermé les yeux et je les ai rouverts ; rien n’y a fait, mes yeux ont continué à voir des bandes de Noirs qui fondaient sur les Blancs, les tabassaient et leur volaient leur téléphone portable.
(Le médecin se frotte le menton)
_ C’est très embêtant. Très très embêtant. D’autant qu’il ne s’est rien passé à cette techno-parade. La police l’affirme.
_ Je le sais bien ! C’est pourquoi vous me voyez si désemparé !
_ Est-ce la première fois que cela vous arrive ?
(le patient baisse la tête)
_ Non… A vrai dire, cela m’arrive presque tous les jours.
_ Tous les jours ? Mmmh. Je ne vous cache pas que votre cas est très problématique. Etes-vous bien sûr que ce sont vos yeux le problème ?
_ Que voulez-vous dire ?
_ Ne serait-ce pas plutôt votre cerveau qui fabriquerait ces images mensongères pour assouvir vos pulsions racistes ?
_ Oh non docteur ! je vous assure que je suis sain ! je crois au métissage universel ! je crois aux vertus de l’immigration ! je crois à ma responsabilité personnelle ! ce sont mes yeux ! je vous assure que ce sont mes yeux ! Changez-les-moi et vous verrez que tout cela disparaîtra !
(le médecin appuie sur un bouton, un infirmier entre instantanément dans le cabinet)
_ Oh, non docteur ! pitié ! ce ne sont que mes yeux !
_ Je suis désolé, jeune homme. L’affaire est trop sérieuse.
(l’infirmier embarque le patient qui crie et se débat. Le médecin secoue tristement la tête)
_ A croire que nous n’en finirons jamais avec le racisme, cette hydre à mille têtes.
Rideau
17:21 Publié dans la semaine de Julien Jauffret, le Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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