10 septembre 2010
Oui au combat de boxe -Non à la tauromachie
La corrida est une tradition espagnole, pas française, comme l’anthropophagie est une coutume papoue, pas européenne. Alors, oui aux traditions des autres, mais chez les autres, fussent-elles dignes d’intérêt, ce qu’elles sont loin d’être toutes. Rien ne nous oblige d’ailleurs à continuer de toréer ou de lapider les femmes au prétexte que nos lointains ancêtres les lapidaient.
Si Freud avait pu naître en Espagne, la face de la terre n’aurait certainement pas été changée, mais celle de la corrida assurément. Il nous aurait livré une décoiffante analyse de la tauromachie : l’inconscient du torero déchiffré dans les entrailles (et le sexe) du taureau. Du sang, de la volupté et de la mort. Mais juif autrichien, Freud n’a connu que les déprimantes viennoiseries, pas les névroses pimentées du catholicisme espagnol, ni la folie cambrée des Sévillanes. Il lui manquait la fureur de la Plaza de Toros, la mâle odeur du taureau fumant, l’exaltation religieuse de la mort violente. Dans un pays où tout est liturgique, la messe est dite par le diable dans l’arène. Le cabinet du psy n’est alors d’aucun secours. Corrida?: requiem d’une Espagne qui célèbre non pas tant la mise à mort du taureau que le transfert de sa virilité au torero qui arbore des coquilles proéminentes, véritables poches de virilité, destinées à accueillir les testicules gonflés de l’aurochs vaincu.
Reliquat archaïque, la corrida est le dernier grand spectacle authentiquement sadique d’Europe, en tout cas le seul qui mette en scène la divinité de l’animal et l’animalité refoulée de l’homme. Inconsciemment. Car tout est travesti et caché dans les rituels de jouissance sado-masochiste, à commencer par le torero, ce bourreau qui n’apparaît jamais à visage découvert, mais affublé de fanfreluches brodées et de dentelles compliquées. Ainsi emballé comme un œuf de Pâques, est-il tout à la fois hyper-sexualisé et outrageusement féminisé. C’est que ce prêtre du mithraïsme et de la boucherie s’accouple symboliquement avec l’animal. A lui le rôle de la dame dans ces noces de sang. De là vient qu’il est habillé comme l’Infante d’Espagne dans les tableaux de Vélasquez. A poupée grimée, animal grimaçant et cérémonial contraignant.
Pendre le taureau par les cornes
Aux ploucs orientaux, les vulgaires combats de coqs?; aux délicats d’Occident, la noble corrida. Ce n’est pas nous qui le disons, mais le surréaliste Michel Leiris, qui a pourtant publié De la littérature considérée comme une tauromachie (en préambule à son étrange autobiographie, L’Age d’Homme) et qui déplorait à la fin de sa vie le « snobisme » taurin et son « verbiage héroïco-esthétique » qui édulcore la mise à mort de l’animal. Au moins dans les combats de coqs la cruauté n’est-elle pas euphémisée. C’est la supériorité de la pornographie sur l’érotisme. Elle ne se paye pas de mots, parlant un langage franc, direct et vulgaire. Pas de périphrase ampoulée, ni ces déguisements de poupées de cire engoncées dans leur corset doré et leur hispanité contrariée.
C’est à l’impératrice Eugénie, la Montijo, femme de Napoléon III, que l’on doit l’intronisation de la corrida en France, comme si à travers ce cadeau empoisonné, l’Espagne avait voulu se venger sur le neveu des troupes d’occupation de l’oncle, en nous refilant Eugénie et son amour des cornes, celles du cocuage et celles des taureaux éventrant les chevaux. Depuis, on a appris à mieux protéger ces pauvres bêtes. Comme quoi, tout change, même les traditions les plus barbares, n’en déplaise aux traditionolâtres. C’est comme les champignons, les traditions : il y a les comestibles, les vénéneuses et les mortelles. Les adorateurs du taureau d’or devraient un peu lire l’œuvre de René Girard pour s’apercevoir qu’entre nos lointains ancêtres sacrificateurs et nous, il y a tout de même eu la crucifixion du Christ qui a totalement renversé la perspective sacrificielle. Mais le Christ, c’est le chaînon manquant entre l’aficionado et l’homme.
Saignant, le taureau
Aussi est-il réduit à trouver des excuses oiseuses à sa coupable passion. Les arguments sont toujours les mêmes. Cela va du taureau élevé en semi-liberté au combat d’égal à égal. Air connu, comme disait le cher Feydeau. Ça devrait pourtant crever les yeux de tout le monde : on va à la corrida pour assister à une mise à mort violente dans un simulacre de combat. Le taureau étant tout à la fois excité et diminué. Combatif, mais sous sédatifs. Car si on honorait réellement sa force, on ne le briderait pas ainsi (et on aurait plus d’un torero mortellement blessé pour 34 000 bêtes abattues –?chiffre avancé jadis par le professeur Théodore Monod).
Toréer, c’est tricher (on triche toujours avec la mort). Comment ? En dopant-droguant l’animal. Moyennant quoi, il endure un véritable calvaire, n’en déplaise au public taurin. Car les taureaux, comme tous les vertébrés, du plus petit au plus grand, souffrent. Faut-il avoir un cerveau de gastéropode pour ignorer cela ? « Les Aztèques saoulaient leurs victimes humaines à l’alcool et les taureaux de Salamanque le sont au phénylbutazone » (Elisabeth Hardouin-Fugier, Histoire de la corrida en Europe du xviiie au xxie siècle, Connaissances et savoirs, 2005).
Non, tout ça, c’est une vaste blague. La seule excuse à la corrida, si on doit lui en trouver une, c’est de mettre en scène la part maudite de l’homme, cette violence indéracinable. Ce qu’en effet, et là les aficionados ont raison, notre époque de bisounours angéliques et de casimirs médicalisés répugne à admettre. Le vivant est cruel, il s’entredévore impitoyablement, à commencer par les animaux. C’est la grandeur de la cause animale de prendre sur elle les souffrances infligées aux animaux, c’est sa faiblesse d’occulter celles infligées par ces mêmes animaux, en se complaisant dans la vision d’une nature émasculée, avec des bébêtes en peluche qui tendent gentiment la papatte. La nature est sauvage, pas compatissante. Cela, c’est le propre de l’humain, exception faite du public taurin, on le concède aisément.
Rage against the tauromachine
Dans un monde où la souffrance animale est devenue peu à peu invisible, où l’animal n’est plus qu’un travailleur de force surexploité ou un sac de viande pour abattoirs aseptisés, la corrida fait tache. On peut tuer à l’abri des regards le tout-venant, viande et volailles, « la plèbe animale », comme l’appelle Jean-Pierre Digard dans son impressionnant Les Français et leurs animaux (Fayard, 1999), mais surtout pas mettre à mort l’animal publiquement. Au passage, l’analyse que Digard consacre à la vogue de l’animal de compagnie, sur fond de crise du modèle familial et d’appauvrissement du lien social, est lumineuse. « L’indifférenciation et la confusion, en un mot la labilité, qui règnent à l’intérieur de nombreuses familles françaises font la litière de l’animal fusionnel et abusif, en lequel pères fragilisés, mères cumulantes et enfants flouants trouvent un délégué narcissique et un substitut cathartique d’enfant, de conjoint ou de parent. » D’autant que l’animal de compagnie est souvent le seul élément stable dans une famille autant décomposée que recomposée.
Digard est pro-corrida – nobody’s perfect –, mais c’est l’un des rares à replacer la corrida dans son cadre historique. Dans la longue opposition à la tauromachie, il détache trois époques : la condamnation théologique, qui culmine en 1567 avec la bulle de Pie?V, condamnant vigoureusement les courses de taureaux, excommunications à l’appui?; la condamnation rationaliste à la fin du xviiie siècle, où l’on déplore le gaspillage de la force de travail, aussi bien chez l’animal que chez le spectateur ; enfin l’âge « animalitaire », le nôtre, commencé au milieu du xixe siècle, auquel Digard reproche son idéalisation d’une nature perçue et décrite comme fondamentalement bonne. Mais on peut adresser à Digard le reproche inverse. Chez lui, c’est l’homme qui est fondamentalement bon, ce dont le spectacle de la corrida permet de douter.
Nous aussi, on aime le combat, a-t-on envie de lui dire, mais d’égal à égal, comme le grand Courteline, qui proclamait dans son impérissable Philosophie de Georges Courteline, condensé du génie de la petite-bourgeoisie : oui au match de boxe, non à la tauromachie. Car le match de boxe, « mutuellement et librement consenti », met en jeu des adversaires qui ont préféré « ce mode de gagne-pain à l’ennui de conduire l’autobus ou d’écouler de la soie au mètre ». C’est leur droit, comme c’est celui du taureau de préférer l’étable à l’arène.
François Bousquet
17:06 Publié dans le Choc le mensuel | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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