10 septembre 2010

Pathologie masturbatoire (et vice versa)

De Jung à Deleuze, beaucoup ont essayé de tuer Freud, l’inventeur de la psychanalyse ; nul n’y est parvenu. Michel Onfray, penseur en titre de la « bo-boïtude » néo-gauchiste et néo-libertaire de Saint-Germain des Prés, s’y est essayé à son tour, avec force soutiens médiatiques.

 

Là où Sartre – de son propre aveu – avait échoué, lui ne craignait pas de réussir. La corporation des psychanalystes sort à son tour ses revolvers de papier en cette rentrée des librairies, mais il n’est nullement besoin de connaître le contenu de leurs ripostes pour dresser un premier état des lieux.

Onfray, auteur redondant, arrogant, célèbre et graphomane, s’était surtout illustré jusqu’à présent dans la satire voltairienne et nietzschéenne des religions monothéistes, un genre balisé depuis longtemps et sans risque d’originalité aucune car toutes les fusées en ont été tirées des centaines de fois en trois siècles. Le pamphlet matérialiste et anticlérical est devenu le domaine d’un répertoire encore plus sinistré que le théâtre de boulevard, mais notre homme a démontré depuis dix ans qu’on pouvait encore malgré tout s’y offrir quelques succès de rampe tardifs, un peu à la manière de Dan Brown pour le polar occultiste.

La mise à mort de Sigmund Freud, en revanche, exigeait plus de ressources et de munitions, et c’est donc avec une curiosité de midinette que l’intelligentsia des demi-instruits attendait l’envoi de l’obus homicide. Or, comme dans un film de Charlot, le boulet est tombé au pied du canon et l’a pulvérisé du même coup.

Lorsque nous écrivons que Michel Onfray n’a pas peur du ridicule, il ne s’agit pas d’une expression toute faite : dès les premières pages de l’introduction, il entreprend très gravement de nous exposer, avec le sérieux de Monsieur Homais, que sa découverte de l’œuvre freudienne s’est effectuée, à l’adolescence, sous le signe de l’addiction profonde à l’onanisme et que la principale source de sa déception ultérieure, donc de sa critique présente, fut la découverte, en plus des opinions politiques conservatrices de Freud, de la condamnation sans appel qu’il promulgua à plusieurs reprises à l’encontre du plaisir solitaire – dont il juge important de nous avertir qu’il continue fréquemment, entre deux manuscrits, à s’y adonner. On en est très heureux pour lui, mais à vrai dire il est assez opportun de se demander si dans son cas une seule cure psychanalytique suffirait à l’en dissuader.

Il n’y a naturellement aucun second ou troisième degré à percevoir entre ces lignes trop ahurissantes pour être vraiment drôles : le critère de vérité d’une œuvre philosophique, pour Onfray, c’est bel et bien l’attitude qu’elle prescrit vis-à-vis de l’hédonisme masturbatoire ! Ce genre d’aveu, dans un pays civilisé, devrait valoir un discrédit unanime et immédiat. Mais chez nous, aujourd’hui, dans ce qui fut le pays de Molière et de Montaigne, pas du tout. Sait-on jamais, d’ailleurs : si demain le successeur de Benoît XVI sanctionne par une encyclique l’orthodoxie de la branlette, alternative crédible à l’adultère, peut-être Onfray se fera-t-il catholique romain, et l’Eglise y gagnera un apologète de choix.

Mais trêve de plaisanterie : le pavé anti-freudien du zélote de la masturbation normande, qui fait rien moins que quelque six cents pages, croit vraiment urgent de démolir la réputation posthume de Freud et la seule chose qui finalement importe est d’en connaître les raisons, plutôt soudaines (jusqu’à présent, Onfray avait toujours pratiqué la révérence académique à l’encontre du philosophe viennois, au point de condamner péremptoirement sans l’avoir lu le fameux Livre noir de la psychanalyse paru il y a cinq ans).

Pendant des dizaines et des dizaines de pages, lassantes à force de radoter –  que le moindre analyste de comptoir y diagnostiquerait un cas typique de compulsion de répétition –, Onfray nous ressasse un jugement qu’il feint de croire original et subversif : Freud n’a jamais été un savant rigoureux mais un littérateur incestueux, pervers, cupide et crypto-fasciste, qui n’a inventé la psychanalyse que pour essayer d’étendre à toute l’espèce humaine la noirceur de sa propre dépravation psychique.

Ici, naturellement, le démolisseur d’idoles se veut une fois de plus nietzschéen (et nietzschéen de gauche, ce qui l’apparente de nouveau au genre grotesque) : il excipe la page célèbre du Gai Savoir dans laquelle le philosophe de la volonté de puissance expose nonchalamment que tout système philosophique n’est rien d’autre que la formulation travestie de la biographie subjective de l’individu qui l’a conçu.

C’est la resucée perpétuelle du vieux refrain nominaliste qui enchante depuis sept cents ans tous les faux habiles de la pensée occidentale, tous les iconoclastes du dimanche soir : dans la vie, il n’y a que des singularités uniques, pas de vérité générale, ou si peu. Faire accroire le contraire, c’est mentir, et c’est mentir à des fins funestes de domination (Nietzsche, lui, comme on sait, était doux comme un agneau et ses compatriotes entichés de lui le seront plus encore).

Il faut voir la vérité en face – ou ce qui en tient lieu : seul Freud a jamais désiré coucher avec sa mère et rêvé de tuer son père ; Œdipe, c’est lui et rien que lui. Le malade, c’est donc lui aussi, la psychanalyse son imposture mystificatrice et Michel Onfray, rasséréné, peut dès lors célébrer pleinement « l’innocence du devenir » par une masturbation éternellement réitérée, préservé de toute cure analytique.

Est-il besoin de dire que là encore, tant de naïveté outrecuidante confond, tellement ce nietzschéisme d’adolescent devrait paraître honteux à toute personne adulte qui le profère après avoir enterré ses vingt ans. Car si l’auteur de Par-delà le bien et le mal a mis en garde contre l’origine biographi?que des grands systèmes conceptuels métaphysiques, c’était – conformément donc à sa propre théorie – pour indiquer assez clairement que sa philosophie du ressentiment n’était elle aussi, elle d’abord, que l’émanation bien « trop humaine » de sa propre rivalité, esthétique, personnelle et sentimentale, avec Richard Wagner. C’est au nietzschéisme que s’applique l’exégèse herméneutique de Nietzsche, pas à la métaphysique occidentale, ni au christianisme, ni naturellement à Freud. Car l’homme du ressentiment, c’est le jeune Nietzsche transi de fascination et de haine devant le génie de Bayreuth, et Zarathoustra, uniquement la sublimation somptueuse et hautaine qui n’a jamais eu d’autre fin que de conjurer la trop efficace prédication de Parsifal.

Freud, lui, peut être accusé de beaucoup de choses (car naturellement il ne fut pas indemne de reproches), mais précisément pas de cela. Son erreur fut certes de demeurer toute sa vie un clinicien et donc de n’envisager le domaine de la psyché que sous l’angle fataliste des traumatismes névrotiques, faisant dès lors indûment, dans Totem et tabou, de la culpabilité parricide l’unique fondement des civilisations humaines – ce qui est naturellement un leurre.

Mais il n’en demeure pas moins qu’il fut le penseur authentiquement titanesque qui, contre tous les préjugés d’une époque, à commencer par les siens propres et ceux de sa religion native, eut le courage de restituer à l’humanité européenne sise au bord du gouffre de la barbarie suicidaire la révélation du vaste domaine analogique de l’inconscient, que l’Occident rationaliste avait prétendu expulser et ignorer depuis la fin du monde grec et païen. C’est cela qu’Onfray ne lui pardonne pas : avoir réintroduit la métaphysique en soumettant la toute-puissance de la conscience moderne au partage topique d’un espace mental archaïque, inconscient et patriarcal, c’est-à-dire très exactement ce dont les Lumières progressistes annonçaient à sons de trompe au xxe siècle la disparition inéluctable et définitive.

Seulement s’il faut pouvoir s’égaler à Œdipe pour attenter à l’intégrité de Moïse, il faut sans doute être bien autre chose qu’un petit nietzschéen de sous-préfecture pour envisager ébrécher celle de Freud. n

Philippe Marsay


xw Michel Onfray, Le Crépuscule d’une idole,
l’affabulation freudienne, Grasset, 600 p., 22 €.

 

17:35 Publié dans le Choc le mensuel | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |

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