10 septembre 2010
N°39 Editorial
Le cinoche sécuritaire de Sarko
Qui n’a vu cet été le remake de L’Inspecteur Harry avec Sarkozy dans le rôle d’Harry Callahan immortalisé au cinéma par Clint Eastwood ? Impossible d’y échapper tant la superproduction présidentielle était à l’affiche partout, avec le petit Nicolas pointant vaillamment son « Magnum » – la glace au chocolat-pistache, pas le .357 de Dirty Harry – sur les « gens du voyage ». Un nanar comme on n’en fait plus depuis Le gendarme de Saint-Tropez. Jolie distribution : la doublure élyséenne de Christian Clavier en « premier flic de France » et Brice Hortefeux en Jean Lefebvre, ma foi convaincant, sorte d’agent de la circulation de l’espace Schengen.
Cela fait maintenant huit ans que SarkoCop nous vend de la sécurité. Il la vend comme George Bush vendait de l’anti-terrorisme. Il crée le besoin et assure le service après-vente, sans garantie. Electoralement redoutable, policièrement désastreux. Beaucoup de faire savoir et peu de savoir-faire. C’est le problème avec les communicants. Le marketing est bon, pas le produit. Ça commence à s’ébruiter. Les Français sont de plus en plus nombreux à regarder du côté de la maison-mère, quel qu’en soit le repreneur, la fille Marine ou le dauphin Bruno.
En attendant, Sarko a identifié la source de tous nos problèmes : les Roms – à ne pas confondre avec les drones, même s’ils se baladent un peu partout aux frais de cette bonne fille qu’est la République. Gens du voyage gratuit, hein ! Plutôt que de nous inonder d’indignations outrées et burlesques, le PS devrait se réjouir : Hortefeux (quelle malheureuse affectation patronymique : porter un nom beau comme un bouclier arverne et n’être que le successeur de Jean Lefebvre à la circulation) réinvente la gratuité dans les transports. Du Kärcher aux charters, au moins y a-t-il un semblant de continuité lexicale.
Les Roms, c’est l’arbre rabougri qui cache la forêt incendiée des banlieues françaises, la caravane qui obstrue les barres d’immeubles du « 9-3 » et d’ailleurs. Il y a 15 000 Roms en France, 11 millions en Europe, la plupart spécialisés dans la mendicité claudicante, les petits larcins et les dépôts de ferrailleurs. Ce sont leurs remarquables qualités professionnelles qui firent dire à Bismarck : « Etre Roumain, ça n’est pas une nationalité, c’est une profession ». Pas de quoi mettre en péril la République cependant. On ne peut pas en dire autant de ces Cours des miracles que sont devenues les banlieues, mais c’est plus facile de faire la chasse aux voleurs de poule qu’à ceux qui tirent sur les poulets.
En huit ans, la majorité présidentielle a voté dix-sept lois sur la sécurité. Pour quels résultats ? Rien, néant. On ne demande pas des lois, elles sont pléthoriques, mais seulement une autorité qui les fasse appliquer. « Il est possible de traverser une rivière sur une poutre, pas sur un copeau », disait Dostoïevski. Mais notre époque croit qu’on peut traverser le fleuve agité de la vie sans radeau, ni capitaine à la barre. C’est oublier que les deux besoins fondamentaux de l’âme humaine sont la liberté et la sécurité. Nulle âme ne peut s’épanouir sans cela. Comme on a longtemps abusé de l’autorité, on a fini par la rendre intolérable. Il est en train de se produire la même chose avec la liberté. Ce sont ses débordements qui créent en retour la demande sécuritaire d’une population qui se sent abandonnée.
C’était l’Etat qui assurait jadis cette fonction de protection. Il avait le monopole de ce que les sociologues appellent depuis Max Weber la violence légitime (et aussi l’illégalité – la raison d’Etat). Il l’a cédé. En haut, au marché ; en bas, à la voyoucratie. Moyennant quoi, il est réduit à une pantomime, comme le gendarme Flageolet au Guignol pour enfants. Donner des coups de bâton dans le vide en faisant des mouvements de menton. Ainsi de Sarkozy, le Tartarin du fort de Brégançon. « Descends de là, si t’es un homme ! » Attention, p’tit Nicolas, il va finir par descendre un jour ou l’autre, le pêcheur du Guilvinec, le commerçant de Saint-Céré, l’ouvrier d’Alcatel-Lucent, et te le faire avaler son bulletin de vote.
23:00 Publié dans le Choc le mensuel | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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