10 septembre 2010
La mosaïque taurine
Géopolitique secrète du peuple toro
Le 28 juillet dernier, les parlementaires catalans ont voté par 68 voix contre 55 pour l’abolition de la corrida dite « espagnole » à partir du 1er janvier 2012. Un coup dur pour la tradition taurine, ont répété jusqu’à plus soif les animalistes à poils et à plumes, relayés par une classe médiatique ignorante. C’est le problème des journalistes parisiens qui écrivent vite sur ce qu’ils ne connaissent que de très loin. Pour eux, le monde se résume à une logique binaire : bien/mal, barbarie/civilisation, fasciste/humaniste.
Vus de Paris, les gentils animalistes catalans, en votant l’abolition de la corrida « espagnole », auraient fait pièce le 28 juillet dernier aux méchants promoteurs de la corrida. Il n’en est évidemment rien. Comme aurait dit Gabriel Fouquet, « maître du toreo des automobiles » dans Un Singe en Hiver d’Antoine Blondin : « Que ce soit la révolution ou la paella, dis-toi bien que rien de ce qui est espagnol n’est simple ».
De fait, ce même gouvernement de la Generalitat de Catalunya a autorisé la tenue de plus de deux cents « correbous », course de taureaux sans barrières ni règles, à travers toute la Catalogne en 2010. Cet aimable petit jeu folklorique catalan qui remonte à la nuit des temps consiste à emboîter deux boules de feu sur la pointe des cornes du taureau avant de le lâcher, affolé et comme fou, au milieu d’une foule en extase qui essaie de s’approcher au plus près pour le toucher… A Ampolla, dans le delta de l’Ebre, le « correbous » s’achève traditionnellement dans la mer, où il n’est pas rare que le taureau se noie d’ailleurs. A Amposta, c’est au lasso que les villageois attrapent les taureaux pour se laisser traîner.
Les mêmes jeux ont cours de l’autre côté des Pyrénées, en France, dans les villages de l’Hérault, où le taureau à la corde est très prisé des gamins qui se moquent des jugements des « civilisés » qui se tiennent eux à l’écart du sang et de la mort.
Très prudemment, et dès le lancement de la pétition visant à l’interdiction de la corrida en Catalogne, l’association nationaliste catalane « Prou » (Assez), qui a recueilli les 180 000 signatures, avait fait savoir qu’elle n’avait aucune « intention de s’engager dans le même combat contre cette tradition catalane ». De leur côté, les députés se sont bien gardés de toucher aux lâchers de taureau dans les rues (correbous et encierros) et autres jeux taurins à base de sauts, de feintes, d’esquives, qui pullulent dans le delta de l’Ebre, dans le Sud de la Catalogne, similaires à ceux qui se pratiquent dans le Sud de la France, en Camargue et dans les Landes.
La Catalogne contre l’Espagne
Interrogés par le quotidien El Pais, dans son édition du 28 juillet 2007, plusieurs députés ont reconnu qu’en légiférant au détriment de la corrida, ils avaient « sauvé la tradition taurine catalane ». Il faut dire que plusieurs villes andalouses, madrilènes et basques avaient pris la fâcheuse initiative l’année précédente de voter l’interdiction des « correbous » et des « encierros » chez eux?! Initiative d’autant plus malheureuse que cinquante ans plus tôt, le général Franco avait déjà tenté d’interdire les courses de rue, en vain. Les Catalans ont simplement rendu la monnaie de leurs pièces aux Espagnols.
Et pour le dire d’une manière encore plus nette : pour une fois que le légendaire racisme anti-andalou des catalans pouvait s’exprimer à travers la bonne conscience animalière et une pétition progressiste, ils ne se sont pas privés de l’aubaine… On ne saurait leur en faire grief, tant les tenants de la « fiesta nacional » ont été de bout en bout lamentables, évoquant à tue-tête la défense de l’Espagne éternelle, mais oubliant leur manquement premier à la plus élémentaire solidarité entre les peuples de la civilisation du toro…
Contrairement aux idées reçues, le monde de la tauromachie n’est pas figé. Ce n’est pas une fragile relique, mais, encore aujourd’hui, le lieu de violentes batailles idéologiques et de luttes d’influences identitaires particulièrement fortes. Héritier d’une tauromachie de la rue, les Catalans ont voté contre l’arène?; pour l’encierro, contre la corrida. Indétectable pour l’œil du touriste moyen, il existe une géopolitique des peuples du taureau. Avec des affrontements. Des victoires. Des défaites. En matière de corrida, il y a naturellement la tauromachie de Séville contre celle de Pampelune, style andalou contre navarrais, esthétisme contre athlétisme, gravité contre burlesque, etc.
La tauromachie n’est pas une, mais multiple
Si les journalistes l’oublient, les hommes politiques savent bien que le célèbre encierro de Pampelune, pour ne prendre que cet exemple, s’organise chaque année comme une réponse populaire, burlesque et dangereuse de la population basque contre l’impérialisme de la « fiesta nacional », et surtout contre l’esprit de gravité de la tauromachie andalouse. Contre l’esthétisme des matadors, la débandade dans les rues. Contre la technique savante, le n’importe quoi des gamins de rue qui grimacent en courrant devant les taureaux. En France même, les villes entières se rangent résolument dans le camp des uns ou des autres : publics toristas, amoureux du toro (Bilbao, Vic Fezensac, Alès, Céret) ou toreristas, qui en tiennent pour le torero (Séville, Nîmes, Béziers, Arles), lié généralement, mais pas toujours, à une couleur politique. « Ce clivage est bien réel et demeure plus que jamais inconciliable et irréductible », explique Joël Bartolotti, rédacteur en chef de la très redoutée et magnifiquement bien écrite revue Toros.
Reste que ce n’est pas la première fois, ni certainement la dernière, qu’un Parlement ou une autorité entende interdire la corrida… La première tentative connue d’abolition d’un pouvoir central remonte à… 1566, où une majorité de parlementaires vota, lors d’une session des Cortes particulièrement houleuse, la suppression de ce spectacle déjà « arriéré ». En 1667, c’est au tour du pape Pie?V de prononcer un véritable réquisitoire contre la tauromachie dans sa bulle De Salute gregis domininci : « Considérant que ces spectacles cruels sont contraires à la charité et à la piété chrétienne, à cause des morts des blessures et des périls de l’âme qui les accompagnent… Nous les interdisons sous peine d’excommunication et si quelqu’un devait périr dans ces spectacles, il n’aurait pas de sépultures chrétiennes ».
La guerre du taureau n’aura pas lieu
Après quelques émeutes et troubles en tout genre, Philippe V d’Espagne, premier de la dynastie des Bourbons et peu ragoûté par le spectacle, jugea plus prudent de donner du temps au temps : « Il s’agit là d’une ancienne coutume du royaume et pour l’abandonner, il faudrait se pencher longuement sur le sujet et, pour l’instant, il n’y a pas lieu d’innover dans ce domaine ». Du désintérêt royal et à sa suite celui de la noblesse, naîtra la tauromachie moderne, pratiquée à pied, par le peuple pendant tout le xviiie siècle. Plus brutale, plébéienne et sanguinaire, la corrida a toujours été en butte au pouvoir royal qui la considérait comme une atteinte aux bonnes mœurs. En 1754, le roi Ferdinand VII ira même jusqu’à l’interdire sur tout le territoire ibérique. Sans effet.
La corrida a traversé indemne deux invasions étrangères (Napoléon et Charles?X), trois guerres civiles, cinq régimes et deux dynasties différentes (Habsbourg et Bourbons), une République, cinq Constitutions et une dizaine de « pronunciamientos », elle saura passer outre la décision d’un Parlement, fût-il autonome, et d’une poignée d’associations animalistes, soutenues par des Anglo-saxons blafards. La civilisation du taureau ne se résume pas à la corrida espagnole ; elle n’est que la partie émergée de la civilisation du taureau. Son exposition médiatique occulte les neuf dixièmes de la géographie secrète de la civilisation du taureau qui va, en France, de Fréjus à Bayonne, et comprend l’Espagne et le Portugal.
Cocorrida
Derrière l’interdiction de la corrida, le peuple du toro sait bien que c’est toute la tradition taurine qui peut être menacée. Il saura se retrouver, soutient Joël Bartolotti dans les pages de Toros, l’esprit de la journée des Tridents quand dans les années 1920, la Nacioun Gardiano s’était levée en masse à l’appel du marquis félibrige Folco de Baroncelli (proche de Mistral et de Maurras), d’Esprit Pioch, le maire communiste des Saintes-Maries-de-la-Mer pour dé?fen?dre devant le tribunal de Nîmes les traditions taurines face aux oukases de la SPA parisienne. Pour fêter la victoire de l’aficion, le bon maire communiste avait de?mandé à Henry de Monther?lant d’organiser un culte à Mithra dans les arènes de la ville… L’auteur des Bestiai?res s’empressa d’accepter. Et un taureau fut sacrifié en l’honneur de la décision de la justice républicaine pendant que les gardians sur leurs chevaux chantaient à tue-tête « la chanson des Tridents » de Joseph d’Arbaud :
Si un mélange abominable
et le désordre universel
n’emportaient pas notre Race
avec les races d’ailleurs ;
Si la barbarie qui, à la porte
heurte, voilà plus de sept cents ans,
passait enfin au large
et respectait nos enfants,
A la fête de notre foi,
nous te conduirions, fer à taureaux,
toi que maniaient nos ancêtres
de la Provence au pays cévenol ;
Toi qui, en Arles, aux jours de fêtes
fais retourner toutes les têtes
et palpiter les rubans
signal de la bagarre
et des battements de mains.
Trident, arme de Provence,
arme des chefs et des vachers,
je te hausse au nom des croyances,
sur ta hampe de châtaignier.
Plus fier dans ma selle ? gardiane ?
qu’un jouteur sur le palier de la barque,
que souffle sur les salicornes
libyen, vent du large ou des monts,
je t’abreuverai du sang des taureaux. n
Pascal Magne
17:32 Publié dans le Choc le mensuel | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
|





Écrire un commentaire