11 juin 2010

Nostalgies révolutionnaires

Du parasitisme social. Grâce à quelques journalistes exerçant encore proprement leur métier, nous autres galériens du chaos qu’ils ont crée pour nous, avons parfois des nouvelles de ceux d’en haut, édifiantes. Appartements de fonction pour loger sa famille, HLM volés aux pauvres, prébendes diverses pour servir les copains ou réfréner une ambition concurrente, le fonctionnement de l’Etat transpire de plus en plus le désir ardent de servir la communauté, comme on le voit. Le cas de Christine Boutin est emblématique. Quatre collaborateurs, un secrétariat à disposition, une voiture avec chauffeur et 9500 euros par mois pour un rapport sur les conséquences sociales de la mondialisation écrit par une dinde de bénitier ne lisant pas l’anglais ; même en Afrique, ils n’oseraient pas.  Le plus exquis, c’est que madame la députée touche sa retraite par-dessus le marché. Et quelle retraite ! 6000 euros d’ex parlementaire (ya bon régime spécial), plus 2000 euros d’ex conseillère générale des Yvelines. Total : 17 500 euros de revenus mensuels. La République est généreuse. Ou dit autrement : les Français sont vraiment des cons. Il fallait la voir ramer l’autre soir, la main encore dégoulinante de confiture, sur Canal +, face à un Jean-Michel Apathie remonté. On aurait dit une aristocrate arrogante et outrée, vers 1788. Les Français d’alors n’ont pas eu raison sur tout, loin de là, mais reconnaissons-leur quand même une certaine efficacité dans le traitement du parasitisme social. Et tout cela en conservant les vieilles manières françaises. Avec les compliments du docteur Guillotin, chère madame.

Le problème de cette goinfrerie généralisée, c’est qu’elle est devenue l’unique fin de l’action politique. Tout le monde étant d’accord sur tout, c’est un peu comme si les oppositions factices ne se construisaient plus que pour constituer une force de nuisance visant à être monnayée. Baroin rue dans les brancards, il est embauché au gouvernement ; Tron soutient Villepin, on lui file un maroquin ; Boutin menace de se présenter en 2012, elle hérite d’une mission à 9500 euros, etc.
Au fond, le plus étonnant dans cette histoire (et dans celle d’Amara, celle d’Estrosi, de Bolufer, de Tron, de Gaymard, etc. et dans toutes celles qu’on ne connaît pas), le plus étonnant, dis-je, n’est pas tant cette obscène avidité (après tout, qui sait comment il réagirait face à un bon fromage ?) que la propension qu’ont nos parasites, malgré tout, à nous faire la morale et à nous demander, des trémolos dans la voix, de nous serrer la ceinture à cause de la crise. Là, on est carrément dans Shakespeare, enfin dans quelque chose de sublime. Et aussi bizarre, scandaleux et inouï que cela puisse paraître, ils ne se font jamais caillasser à la sortie des studios, preuve supplémentaire, et indubitable cette fois, de la régression morale du pays.

Cervelles fraîches. Une employée de la ville de Paris officiant dans une école parisienne me distribue un tract édité par le « Centre Paris Lecture », qui, outre des « Actions Lecture » se lance dans une mystérieuse opération « Cervelles fraîches à la BCD et à l’EPL ». Le but : faire participer les petits enfants des maternelles aux choix des livres achetés par la mairie. Ce titre d’apocalypse, qui fleure bon la boucherie, choisit en conscience de louer la substance abritant les facultés intellectuelles, au lieu des facultés elles-mêmes. A lui seul, il permet de tracer le portrait robot de son auteur : cinquante cinq ans, matérialisme militant, moustache fournie, haine de l’autorité.
Mais ce qui frappe le plus dans cette prose de vilain pédago, c’est la valorisation délirante de la « créativité » et le mépris à peine dissimulé pour la transmission des savoirs. Voilà ce que notre fossoyeur fait dire à une fille de 5 ans, pour justifier son massacre des jeunes consciences : « Si tu poses une question à une « cervelle fraîche », elle n’a pas entendue beaucoup de réponses dans sa petite vie, alors elle est obligée d’inventer. Et si tu poses une question à une « cervelle pas fraîche », elle ne va pas se fatiguer, elle va chercher dans les réponses qu’elle a déjà entendues ». La culture, c’est la facilité et le conformisme. L’absence de culture, c’est l’invention et la créativité. Tel est le message que cette plaisante action entend faire passer aux enfants des maternelles. Quand j’ai faim, je suis méchant. Je me plais alors à imaginer la révolution de mes rêves : parquer tous les pédagos de France dans des piscines olympiques vides et y balancer joyeusement des grenades, sur fond d’un Te Deum grondant comme un orage.

Julien Jauffret

11:05 Publié dans la semaine de Julien Jauffret | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |

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