17 mai 2010

Les enfants ou la mort !

Je fais partie de cette race d’aigris qui ne porte pas aux enfants une affection débordante, surtout en cette époque liquide où les pères se sentent à tout bout de champs obligés de faire des insupportables et publiques papouilles à des petits monstres mal élevés qui tentent d’imposer leur loi au monde entier, et où les mères s’extasient (d’une extase ignoblement sexuelle) à la moindre bêtise prononcée par un galopin à qui on prédit la carrière d’Einstein... ou de Morandini. Il y a même une nouvelle mode qui consiste à trimbaler les petits morveux dans les restaurants le soir et à les laisser brailler de fatigue pendant des heures, ou se rouler par terre, au préjudice de ceux qui voudraient passer un moment calme et tranquille. Les parents qui laissent ainsi leurs enfants pourrir la vie des autres sont généralement des parents « cool » (certains font encore du skate), la coolitude étant une manière de vivre tellement sympa qu’elle a définitivement réglé le problème de la vie en société en édictant une loi sacro-sainte que les bobo suivent à la lettre : je ne vis strictement et exclusivement que pour ma gueule et tant pis pour les autres. Bref, je n’aime pas beaucoup les enfants, à part les miens, que je considère comme brillement élevés, malins, promis à la carrière d’Einstein (ou au déshéritement), aimables, mignons comme tout, et qui sont évidemment aussi mal élevés et insupportables que les autres ! Mais j’ai pour moi de ne pas les emmener au restaurant le soir et de réserver mes moments de régression pathétique (aboyer à quatre pattes pour faire rire la petite) à la sphère stricte du privé, et encore, avec un sentiment de honte à chaque aboiement.
Samedi dernier, 15 mai, pourtant, ils m’ont manqué, ces horribles petits gniards, et leurs parents-bobos à trottinette aussi ! Ce jour-là, sur le canal Saint-Martin à Paris, qui est leur royaume depuis que Delanoé a décidé d’en rendre piétons les quais les dimanche et jours fériés, se tenait la première « fête des non-parents », les Childfree, qui nous viennent des Etats-Unis via la Belgique. De la simple nuisance bobo, on est soudain passé à l’épouvante !

Les Childfree sont des gens, principalement des femmes, qui n’ont pas d’enfants, par choix ou par nécessité, et qui entendent échapper à « l’intolérance des natalistes » en revendiquant leur fierté d’être stériles. Ce sont principalement des vieilles filles dépressives, qui après avoir « joui de leur propre existence » se retrouvent à cinquante ans à écumer compulsivement les musées et les conférences en tout genre avant d’acheter un teckel à poil ras, de l’habiller avec un tee-shirt « No Kids » et de pleurer toute seule dans leur baignoire, un verre de vin rouge à la main. Leur gourou français est la psychanalyste Corinne Maier, pour qui « la France nataliste a été contaminée par la sale graine pétainiste ». Elle est l’auteur d’un best-seller paru chez Michalon : « No Kid. Quarante raisons de ne pas avoir d’enfants », ce qui ne l’empêche pas, petite maline, d’en avoir deux.
D’un problème psychologique ou physiologique sur lequel il n’y a pas de jugement moral à émettre, ces tarés ont ainsi entrepris de constituer une sorte de « pensée » militante, que l’on retrouve sous la plume de Théophile de Giraud, écrivain belge et organisateur de cette « fierté stérile ». Sans surprise, c’est dans une certaine écologique radicale et mortifère que les joyeux drilles vont puiser leur inspiration maniaque, et notamment dans le livre de Paccalet, « L’humanité disparaîtra, bon débarras ! » L’idée est simple, pour éviter de saloper la planète, la solution la plus naturelle est de cesser de faire des enfants, ces futurs « consommateur-pollueurs ». S’il est en effet probable que la planète ne pourra bientôt plus supporter tout le monde, il me semble cependant beaucoup plus sain de vouloir exterminer les Chinois plutôt que de célébrer sa propre stérilité ! du point de vue de la vitalité d’un peuple s’entend… Mais passons. Si les Childfree ne représentent pas grand-chose et s’il ne s’agit pas de juger celles et ceux qui refusent d’avoir des enfants, ce qui est intéressant ici, c’est cette volonté d’abandon de tout ce qui anime ces zombies, et qui a valeur de symptôme. Un peu comme si après avoir tout cassé, ou presque, l’Occident commençait à se réfugier dans un nihilisme morbide et une volonté de plus en plus nette de disparaître, de laisser la place aux autres, de crever dans la honte. La prochaine étape pour ceux qui, sur le canal, entendaient se présenter en rigolos jouisseurs, demi-gouines épanouies, trottineurs sympas, libres d’aller au cinéma quand bon leur semble, etc. devrait logiquement être le suicide de masse, la grande évaporation des débiles, le tri sélectif des vivants et des morts. C’est que la nature expliquée par Darwin, qu’ils conchient pourtant, ne fait généralement pas les choses à moitié.

Julien Jauffret


18:00 Publié dans la semaine de Julien Jauffret | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |

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