30 avril 2010
France, le féminisme le plus bête du monde
Dans son dernier livre Le Conflit, la femme et la mère, Elisabeth Badinter part en guerre contre le dogme de la mère parfaite, qui constitue à ses yeux le pire danger pour l’émancipation des femmes et l’égalité des sexes. Quand le faux retour de l’idéologie naturaliste affole pour de vrai Badinter. Ou les cris d’orfraie d’une femme libérée qui prend ses cauchemars pour des réalités.
Elisabeth Badinter voit dans l’allaitement – que l’OMS a l’audace de recommander dans les six premiers mois de vie de l’enfant – une assignation à résidence des femmes, « un retour au début du xxe siècle et une annihilation de tous les progrès réalisés depuis quarante ans. Au nom de quoi ? D’un principe moral qui veut que l’on doive tout à l’enfant ». Pourtant, ce principe moral (qui n’est rien d’autre que l’enfant-roi) n’est que la suite logique du credo féministe : « Un enfant, si je veux, quand je veux », et du droit à disposer de son corps.
Badinter en convient du reste : « La femme qui, désormais, choisit de faire un enfant, se sent redevable ». Mais ne pouvant brûler ce qu’elle a adoré, ni faire le procès de la contraception, elle a trouvé son bouc émissaire idéal : l’éco-féminisme (soumission sans réserve aux lois de la nature biologique, allaitement longue durée, couche lavable, co-dodo). Car, contrairement à Simone de Beauvoir qui n’y voyait qu’un épiphénomène dans la vie des femmes, l’éco-féminisme considère la maternité comme l’expérience cruciale de la féminité. Raisonner ainsi, selon Badinter, c’est faire passer la nature avant la liberté des femmes, « une régression radicale de la vie féminine ».
C’est après avoir entendu à la radio Bernard Kouchner qu’elle a eu envie d’écrire Le Conflit, la femme et la mère. Alors ministre de la Santé, le « french doctor » venait de signer un décret interdisant aux hôpitaux publics de continuer à relayer dans les maternités la publicité des fabricants de biberons et de lait maternisé (dons d’échantillons gratuits à l’appui). L’histoire ne nous dit pas si c’est la Badinter-féministe qui a trouvé « choquant et régressif » que l’on puisse ainsi préférer le lait maternel et la purée de légumes frais plutôt qu’un petit pot industriel, ou la Badinter-actionnaire majoritaire et présidente du conseil de surveillance de Publicis, 4e groupe mondial de communication et moteur du capitalisme consumériste, dont Pampers et surtout Nestlé (ses laits en poudre et ses petits pots) sont les clients historiques.
La liberté pour quoi faire ?
L’idéologie féministe classique, celle qui fait la grève du ventre, est vouée à nier les caractéristiques biologiques de la femme et à la rêver en homme comme les autres. L’écologie féministe nouvelle, qui met trop en avant la fibre maternelle, ne conçoit la femme que comme un chimpanzé amélioré. L’une nie ses caractéristiques biologiques, l’autre les exalte. Sans voir qu’au milieu de ces deux conceptions, coule une rivière de tendresse, dont personne ne parle : « La nature spirituelle du don maternel (au biberon comme au sein !), le dépassement de l’esprit de lutte par l’effet naturel de l’amour du couple, l’idée d’un devoir commun au service du vrai bien de l’enfant » (1).
Mais revenons à Badinter, aux dangers de l’allaitement et au retour au modèle familial d’antan… Mais quelle mouche l’a donc piquée ? A la voir agiter l’épouvantail du naturalisme, on se demande en quoi la pseudo libération féminine est à ce point en péril ? Serait-ce les mamans restant au foyer jusqu’à ce que leur enfant rentre en maternelle ? Non, puisque 81,3 % des femmes ayant un enfant de moins de trois ans travaillent. Ce taux passe à 59,8 % lorsqu’il y a deux enfants, dont au moins un de moins de 3 ans. Les mères de famille de trois enfants (8 % seulement des familles françaises) qui arrêtent leur carrière professionnelle à la naissance du troisième enfant, alors ? Pas davantage. Seules 30 % de ces 8 % choisissent d’interrompre leur carrière. Le retour à l’allaitement ? En France, les femmes ne sont que 53 % (contre 90 à 99 % dans les pays anglo-saxons, nordiques, asiatiques et africains) à opter pour l’allaitement de la naissance à la fin du congé maternité (deux mois) et 25 % à continuer l’allaitement matin et soir tout en travaillant. Quant aux couches lavables, 2 % seulement y ont recours (2). Un non-événement !
Le vrai problème de Badinter est donc ailleurs. En réalité, ce qui la dérange, c’est qu’elle pensait vraiment atteindre, à 65 ans, les derniers mètres du combat d’une vie, le sprint final, dont la ligne d’arrivée est cet universalisme qui lui est si cher et récuse toute forme de différence. Elle en était là, si près du but. De nos différences biologiques avec les hommes, il ne restait presque rien. A l’heure du bistouri roi, l’homme devenait femme, et vice versa. Il pouvait aussi, grâce aux biberons et au lait en poudre, se substituer à la femme dans son rôle « nourricier ». Certes, il lui est toujours impossible d’accéder à la maternité, mais les utérus artificiels seront fonctionnels dans quarante ans et les femmes pourront alors choisir de ne pas porter leur enfant ! Ah l’universalisme, Elisabeth le touchait presque du doigt ! Et patatras, revoilà l’allaitement (après quarante ans de disgrâce entretenue tant par les féministes que par le lobby laitier) ! La capacité naturelle de la mère à fabriquer elle-même de quoi nourrir son enfant montre que les hommes et les femmes ne sont pas interchangeables. Elle en est même l’ultime preuve. N’est pas né celui qui parviendra à faire jaillir du lait d’un torse velu d’homme. Le retour de l’allaitement renvoie Badinter dans ses starting-blocks. Elle qui croyait se présenter aux portes du paradis féministe avec Simone de Beauvoir dans le rôle de saint(e) Pierre(tte) va devoir revoir sa copie.
Après les suffragettes, les calculettes !
L’homme n’est guère envisagé que comme source de plaisir, et l’enfant, cet empêcheur de se libérer en rond, comme un fardeau. Elles sont d’ailleurs de plus en plus nombreuses (on les appelle les Childfree outre-Atlantique) à reprendre le refrain : « Je n’ai pas besoin d’enfant, je suis moi-même mon propre enfant ». Ce n’est pas Marcela Iacub, grande amie de Badinter, qui les contredira, elle qui clame que « le pire ennemi des femmes, c’est l’enfant, c’est la famille. La maternité précarise. Les femmes sacrifient leur destin personnel à la reproduction de la société ». Comme Pascal et son « haïssable moi » sont loin.
Il ne s’agit pourtant pas seulement de reproduction sociale, Mesdames, mais de don, d’amour gratuit, de dépassement de soi. Comment ne pas partager les inquiétudes de la célèbre féministe anthropologue Sarah Blaffer Hrdy, qui craint qu’en tant que société, nous perdions « l’art d’élever des enfants et avec lui beaucoup de qualités humaines comme l’empathie, la conscience, le soin aux autres qui se développent au cours du maternage de l’enfant ». Cette société, gangrenée par l’individualisme, fait mine d’ignorer que les femmes sont aussi des mères et que les mères, pour des raisons physiologiques évidentes, sont souvent celles qui ont le plus envie de donner aux enfants ce dont ils ont besoin. Bien sûr qu’elles ne sont pas que ça, mais elles le sont aussi. Le contact humain, le service des autres, sont ancrés dans la nature des femmes. Il n’y a pas de civilisation possible en dehors d’elles.
Badinter n’en dépeint pas moins un tableau délavé de la mère de famille, agitant le spectre de la régression. Or, il n’y a pas de retour en arrière et nous ne mènerons plus la vie de nos grands-mères, pour deux raisons : aujourd’hui, les mariages et la maternité se font plus tardivement (trente ans en moyenne), les femmes ont donc exercé un métier avant de devenir mère, elles le reprendront, même après trois ans de congé parental. Quant à celles qui n’en veulent plus, elles participent souvent pleinement à la vie sociale, s’impliquant dans le monde associatif ou la politique locale (ce que nos grands-mères ne pouvaient faire). Enfin, une nouvelle catégorie de mères émerge : les « mam’entrepreneurs ». Elles ne sont ni en open space, ni derrière leurs fourneaux toute la sainte journée. Elles réussissent à avoir une activité professionnelle épanouissante, tout en gardant une certaine flexibilité au niveau des horaires. Mais Badinter préfère les ignorer et en rester à son mode de pensée manichéen.
La mère, cette hérétique qui n’aspire qu’à donner de l’amour
« Dans nos social-démocraties néo-libérales, écrivait Alain Soral, où le rôle échu à la femme est de stimuler les ventes (tant par l’instrumentalisation de son corps que par son travail dans le tertiaire), la mère est hérétique, elle qui n’aspire qu’à donner de l’amour à son enfant » (3). Mais n’allez pas le répéter à Badinter, elle croit que « l’allaitement est une aliénation totale qui, tout comme le dévouement exclusif à l’enfant, n’est absolument pas adapté au monde moderne ».
Et si on n’en voulait plus de ce monde-là, justement ! Ce monde qui consiste, selon Badinter, à travailler plus pour être libre, elle qui martèle qu’« une activité professionnelle garantit l’indépendance par rapport aux hommes ». Et de rappeler qu’un couple sur trois divorce ; qu’il reste très difficile pour une femme de 35 ans, après dix ans d’inactivité, de trouver un emploi ; sans parler de la dépendance financière « qui contraint à s’endormir avec un homme qu’on n’aime pas simplement parce que c’est lui qui paye le loyer ».
Et qu’entend d’ailleurs Badinter par activité professionnelle ? Présider un directoire ? Sait-elle que, pour 70 % des femmes, c’est le salariat qui les attend chaque matin, après 1H10 en moyenne de transports en commun ? Sait-elle que les femmes représentent 80 % des travailleurs pauvres ? Pourtant, elle continue de nous faire croire que notre première source d’oppression serait avant tout domestique ! Après 68, les féministes voulaient libérer la femme du mari, des enfants, du foyer. Elles ont réussi, et mieux que ça, elles l’ont jetée dans le salariat, cet abîme stakhanoviste.
Mais peut-être cette femme voudrait-elle juste être libre de travailler ou non, de pouvoir avoir un troisième enfant (le taux de fécondité est aujourd’hui de 2,1, alors que le taux d’enfants souhaités est de 3,1), sans en repousser l’idée pour des raisons économiques. Seule une authentique politique familiale, avec un salaire parental et une retraite digne de ce nom, garantirait cette liberté de choix. Le succès inattendu de l’APE (allocation parentale d’éducation), dont 526 000 femmes sont bénéficiaires, est bien la preuve que, si on leur en donne les moyens financiers (pourtant bien maigres actuellement), nombre de mères choisissent d’interrompre leur travail salarié.
Quant à celles qui veulent les deux, qu’elles ne comptent pas sur ce stupide féminisme égalitariste français qui continue de les ignorer en niant « l’aspect biologique de la différence des sexes » et qui patauge dans sa mare depuis quarante ans. Pourtant, on sait bien que la situation des femmes est meilleure dans les pays inspirés par un féminisme différentialiste. Ces derniers sont les plus en pointe en termes d’égalité salariale, de congés parentaux longs (paternels ou maternels), de représentation dans les instances politiques et économiques. Les différentialistes estiment qu’il est stérile de gommer l’impact que les enfants ont sur nos vies. Le vrai défi des féministes aujourd’hui n’est pas de faire entrer les femmes dans un système inchangé et destructeur pour la cellule familiale, mais de changer un système pensé par les hommes et pour les hommes, afin que les femmes qui veulent concilier vie professionnelle et familiale puissent vraiment le faire.
Anne-Cécile Foubert
1_Marie-Joëlle Guillaume, Famille Chrétienne, 27/02/2010.
2_Insee, enquêtes Emploi du 1er au 4e trimestre 2008.
3_Alain Soral, Jusqu’où va-t-on descendre ?, Blanche, 2002.
10:30 Publié dans le Choc le mensuel | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
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Commentaires
Tout à fait d'accord avec Anne-Cécile Foubert. Il reste encore à valoriser face à la société, le travail pointu et merveilleux que les femmes qui l'ont choisi, font pour leur satisfaction et pour le bien vivre ensemble (pour la société en somme) en étant présentes au foyer.
Si l'éducation d'un enfant commence vingt ans (trente maintenant) plus tôt par celle de sa mère... arrêtons de traiter d'arriérées celles qui choisissent de s'occuper en priorité des enfants qu'elles ont mis au monde.
Écrit par : Duhameau Luisa | 04 mai 2010
Répondre à ce commentaireAvec un titre pareil "France, le féminisme le plus bête du monde", le lecteur sait que la parole est donnée à une anti-féministe. L'article tient ses promesses mais Duhameau n'a pas le talent de celle qu'elle critique et les cris d'orfraie qu'elle impute à B mais qu'elle pousse toute seule ne sont guère convaincants.
Dommage ! Un article plus rigoureux rendant hommage à l'intelligence indéniable d'Elisabeth B mais apportant la contradiction aurait été le bienvenu. En l'espèce, il y a eu des centaines d'articles plus intéressants sur l'évolution du féminisme (en France et dans le monde)qui tous admettent qu'après une phase "les mêmes droits aux femmes qu'aux hommes", on doit passer à la phase "une société aussi féminine que masculine". La phase 2 ne peut être abordée que quand la phase 1 est quasiment achevée (dans les pays où les femmes ne peuvent ni conduire, ni sortir, se battre pour la phase 1 est primordial, mais étonnament cette lutte n'intéresse ni nos diplomates ni les partisanes de l'allaitement jusqu'à 4-5ans de malheureux enfants).
Écrit par : Vince | 05 mai 2010
Répondre à ce commentaire"N’est pas né celui qui parviendra à faire jaillir du lait d’un torse velu d’homme."
C'est pourtant le cas, certains hommes lorsque leur compagne est enceinte ont des montées de lait, renseignez-vous avant de baser vos arguments massue sur des inexactitudes.
Écrit par : Julien Cart | 01 avril 2011
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