30 avril 2010
400 millions d’obèses : et moi, et moi, et moi…
L’obésité est l’un des produits d’exportation américains qui se porte le mieux. En moins de vingt ans, elle a doublé. 400 millions d’obèses de par le monde. 100 millions rien qu’aux Etats-Unis (dont 10 % d’obèses morbides, les super-gros). En France, 14 % des adultes, soit trois fois plus qu’il y a douze ans.
Ainsi de tous les pays. C’est l’opération « Globésité », stade ultime de la mondialisation : Homo adipus americanus et bientôt globalicus. Les Etats-Unis, société peuplée de mutants ? C’est à croire ! L’obésité serait alors la forme qu’a prise cette mutation. Premier pays à avoir expérimenté cette banalité de l’abondance. D’où la démocratisation de la grosseur. Chez les Romains, au temps de la décadence, on se goinfrait, mais c’était dans la haute société. Comme le disait Sénèque, « les Romains mangent pour vomir et vomissent pour manger ». Mais la démocratie marchande est passée par là. L’orgie de masse est devenue la norme, elle a choisi son lieu d’élection : ce sera les grandes surfaces. C’est là que Pétrone situerait désormais son Satyricon.
L’obésité nous fascine comme les femmes à barbe ou les corps à double tronc qu’on exhibait jadis dans les foires. C’est l’histoire d’Elephant man. Les obèses sont les victimes – malheureuses et consentantes – de notre modèle de consommation. Comment leur en vouloir ? Ou plutôt comment n’en vouloir qu’à eux ? Ils ne font que refléter notre boulimie pathologique. Consommer, consommer, jusqu’à en crever. Ainsi l’exige un monde saturé d’addictions et de toxicodépendances de toutes sortes. Aux drogues comme aux aliments. La marchandise a tout conquis, jusqu’aux corps qu’elle a métamorphosés. Bouffissure informe ? Hypertrophie gélatineuse ? Tout cela, et plus encore. Les obèses ne sont que la version alimentaire de cette folie collective, miroir à peine déformé de ce que nous sommes devenus. Des consommateurs compulsifs, spécialisés pour ce qui les concerne dans l’alimentation. L’accumulation de graisses n’étant que la traduction physiologique du processus d’accumulation du capital (par quoi le capitalisme se définit). Un pur phénomène de concentration, non plus de liquidités, mais de lipides. Une bulle de plus. Qui éclatera. Telle est la signature du néolibéralisme. L’obésité comme parabole de notre temps, qui se serait en quelque sorte cristallisé, métabolisé, devrait-on dire, dans ces corps difformes à force d’excès de conformité sociale. Est-ce cela « le dernier homme?» de Nietzsche, sur lequel fantasmait il y a quelques années Francis Fukuyama ?
L’obésité réclame un moraliste. Il lui faudrait un Gibbon pour lui consacrer une Histoire du déclin de la chute de l’Empire d’Occident. Car il y a tout de même une folie sans précédent dans ce phénomène (1). Une pandémie certes, mais plus encore une sorte de couronnement monstrueux de la longue histoire de l’évolution. On a eu faim pendant des dizaines de milliers d’années. Un milliard d’humains ont toujours faim. Mais les autres ? C’est comme s’ils avaient enfin touché le paradis de l’abondance, l’Eden marchand, où l’Adam ultime va pouvoir goûter à l’arbre de l’ignorance. Où est la durabilité de ce monde dont on fait tant de cas aujourd’hui ? Car c’est la Terre dans son ensemble qui est devenue obèse, arraisonnée par le capitalisme. Si chaque humain consommait ce qu’un Californien moyen consomme, il ne faudrait pas moins de neuf planètes. Où les trouver ? Sûrement pas chez Wal-Mart. Que faire alors, sinon une grève de la consommation de masse ? Peu importe le nom qu’on lui donne. Décroissance, révolution, contre-révolution. On ne voit pas d’autre solution. Si quelqu’un en a une, qu’il nous la signale. On fera suivre aux « grands » de ce monde.
François Bousquet
1_Cf. Les Métamorphoses du gras. Histoire de l’obésité du Moyen Age au xxe siècle, Georges Vigarello, Seuil, 2010.
10:30 Publié dans le Choc le mensuel | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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