27 avril 2010
L’étau se resserre
La force des préjugés. L’historien Ernst Nolte avait naguère déclenché un beau tollé en évoquant des « causes objectives » susceptibles d’expliquer l’antisémitisme des Allemands et l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Dans ce domaine, comme Sartre l’avait notamment théorisé dans La question juive, la doxa d’après-guerre était en effet de ne considérer l’antisémitisme que du seul point de vue des antisémites : un délire haineux qui, prenant sa source dans le christianisme, le socialisme ou le racisme, se suffit à lui-même et ne constitue en aucun cas la réaction d’un peuple au comportement jugé scandaleux d’un autre peuple. Parler de « causes objectives » de l’antisémitisme conférait soudain un « noyau rationnel » à ce que l’on tenait pour fondamentalement irrationnel. Les Juifs devenaient, dans une certaine mesure, comptables de l’antisémitisme qu’ils suscitaient dans les sociétés où ils étaient installés. C’est la même problématique qui est aujourd’hui à l’œuvre concernant l’immigration, dont le rejet par une part grandissante de Français n’est analysé que du point de vue psychologique de ces Français.
Ce n’est pas un hasard si la presse nous ressort régulièrement le cliché du beauf qui vote F.N. dans sa cambrousse alors qu’il n’a jamais vu un seul immigré de sa vie. Le message est clair. Le rejet de l’immigration est lié à la peur de l’autre, à la force des préjugés, au refus de la différence, bref, à des sentiments irrationnels que seules l’éducation, et le cas échéant, la loi, sont susceptibles de corriger. « Il faut faire l’éducation du pays pour qu’il apprenne que désormais son avenir, c’est le métissage », affirme Julien Dray. Les « causes objectives » de la colère française, délinquance, chasse aux Blancs, négation d’un mode de vie, glaviots quotidiens sur l’histoire du pays, police française qualifiée de « coloniale » en Ile-de-France, etc. sont systématiquement niées, rabaissés au niveau du fantasme comme l’était il y a quelques années le fameux « sentiment d’insécurité ». Ne reste que, tout nu, tout con, un verre de pastis à la main, le Franchouillard apeuré par atavisme.
L’Amérique et la France de demain. Il y a un an, l’ambassadeur américain en France, Charles Rivkin, qui effectue depuis les émeutes de 2005 des tournées répétées en banlieue, avait promis aux habitants de la Courneuve qu’il leur ramènerait Samuel L. Jackson. Il a tenu promesse le 13 avril dernier. Devant les « jeunes des cités », l’acteur et l’ambassadeur ont émis le souhait que le prochain président de la République… soit issu de la banlieue ! Cette ingérence décomplexée n’a bizarrement suscité aucune réaction des pouvoirs publics mais là n’est finalement pas le problème. Loin d’être un détail ou un épiphénomène, l’opération de charme de l’ambassadeur américain vis-à-vis des banlieues françaises participe d’une politique étrangère que les Etats-Unis ont arrêté à l’égard de l’Europe, et de la France en particulier, il y a environ cinq ans. Dans le rapport rendu public en décembre 2004, « Mapping the Global Futur » et publié quelques mois plus tard en France sous le titre « Rapport de la CIA. Comment sera le monde en 2020 », avec une préface d’Alexandre Adler, les Américains tiennent pour établi que l’islam jouera en France un rôle de plus en plus important au cours des prochaines années et que la population française, dans sa composition actuelle, est condamnée à plus ou moins long terme. Or, dans la seule perspective qui les intéresse, leur sécurité intérieure, cette projection n’est pas sans poser de problème. Les Américains ont ainsi envisagé deux solutions. 1- Reconsidérer les relations diplomatiques, et notamment la politique des visas, pour tenter de limiter l’accès des Français aux Etats-Unis. 2- Essayer de s’allier les « Français de demain » en leur faisant aimer l’Amérique. C’est cette solution qui a été choisie.
10:11 Publié dans la semaine de Julien Jauffret | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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