18 mars 2010

Du bon usage de la morale

Un peu de Nietzsche avec ton café matinal, camarade ? Un peu de volonté de puissance sur tes tartines ? Un bon éclat de rire surhumain avec ton bol de céréales ? Quelques coups de marteau dans ton verre de jus d’orange ?

Il y a trois façons d’envisager la morale : celle des moutons, celle des loups, et celle, eh bien, celle des hommes, enfin des mecs normaux, quoi. Des mecs qui prennent du Nietzsche au petit-déjeuner…
Dans la première catégorie, outre les moutons, il faut ranger les brebis et les agneaux. Les moutons, ce sont typiquement ceux dont parle Jacques Brel dans la chanson du même nom : « Ça arrive tout tordu, et ça dit déjà oui, ça se retrouve tondu, et ça vous redit oui, ça se balance en boucherie, et ça re-redit oui… »

Ça vit en troupeau, ça ne voit pas au-delà de son museau, ça suit docilement le mouvement à la moindre sollicitation, ça subit la vie au lieu de la créer, bref, ça se soumet à la morale, en espérant sans doute y trouver un refuge, une sorte d’assurance tout risque — et ça se chie dessus de trouille et ça grimace de haine et de rancœur à l’idée que, en évitant les risques, on rate juste tout le sel de la vie… Bref, dans ce cas-là, la morale ne sert à rien : elle n’est que le triste et glauque paravent d’une vie ratée.

Dans la deuxième catégorie, celle des loups, on peut ranger tous les enculés qui s’imaginent n’avoir de compte à personne, qui ne respectent rien ni personne et qui n’en font qu’à leur tête en toute circonstance — ils soumettent la morale à leurs envies. Ceux-là mènent des vies déjà un peu plus remplies (et un peu plus marrantes) que celles des moutons — et c’est souvent au détriment des moutons, d’ailleurs. Mais enfin, l’immoralité (ou même l’amoralité) pour elle-même, juste histoire de se marrer, c’est bien sympa cinq minutes, mais ça reste une connerie, si ça ne mène pas vers un horizon supérieur, un au-delà de la morale.
Cet horizon, c’est celui qui est par-delà le bien et le mal, et que Nietzsche a tenté d’appréhender livre après livre. C’est le vaste jardin qui s’ouvre devant soi quand, après avoir bien fait le tour de la morale, on s’aperçoit qu’elle n’est qu’une convention, une simple formalité, importante certes, mais pas tant que ça… et que le bien et le mal, ça va, ça vient, mais ça ne reste pas. La morale est nécessaire à la vie en société ; voilà toute sa noblesse : permettre le vivre-ensemble. C’est tout. C’est pas mal mais c’est tout. Le reste, c’est-à-dire l’essentiel — la connaissance de soi, l’amor fati et la réalisation de son destin —, ne relève pas de la morale. Cela relève, à tout le moins, d’un sens des valeurs le plus exigeant possible — le choix de ces valeurs n’étant que très secondaire : seule compte la faculté à les assumer, à les vivre, à les honorer. Une question de courage (pas seulement de couilles, mais surtout de cœur, comme le montre l’étymologie du mot), en somme, comme le souligne Nietzsche dans Ecce Homo : « Combien un esprit supporte-t-il de vérité, combien en ose-t-il ? Voilà le critérium qui m’a servi de plus en plus pour mesurer exactement les valeurs. L’erreur (la foi dans l’idéal), l’erreur n’est pas un aveuglement, l’erreur est une lâcheté. Toute conquête, tout progrès de la connaissance est un fruit du courage, de la sévérité pour soi-même, de la propreté envers soi… Je ne réfute pas les idéals, je me contente de mettre des gants quand je les approche… » Tout est là.


Alex

17:46 Publié dans l'Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |

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