26 février 2010

Entretien avec Laurent Maréchaux

Le Choc du Mois : Dans votre premier roman Les Sept Peurs, vous faîtes de larges emprunts à votre itinéraire personnel. Quel regard portez-vous sur votre engagement politique au cœur des années 1970 ?

Laurent Maréchaux : Je crois qu’il faut revenir aux débuts de notre engagement politique. Le mien remonte aux années 1970. Nous étions confrontés aux deux faces d’un même fléau, le matérialisme. Sa version marxiste, avec en URSS ses camps, ses dissidents, sa littérature clandestine et son oppression des libertés. Sa version capitaliste, avec une société de consommation qui nous décervelait. On ne pouvait combattre l’un sans dénoncer l’autre. Il fallait prendre le mal à la racine, et nous réalisions que le matérialisme occidental était la racine de ce mal. Finalement, ces deux  matérialismes développaient la même conception de l’Homme, un « producteur – consommateur » privé de toute dimension spirituelle.
A cette époque, il existait une complicité tactique entre Moscou et Washington. C’était la période des accords d’Helsinki où seules comptaient les négociations économiques, au détriment des droits de l’Homme. Or, la défense des dissidents russes était pour moi extrêmement importante. Le courant solidariste était étroitement lié avec des mouvements d’opposition en Union soviétique, notamment le NTS. Parmi nos activités, des voyages clandestins à Moscou d’où nous ramenions les écrits de dissidents – les précieux samizdats –, comme ceux de Grigorenko, Amalryk ou de Boukovsky. Nous menions également sur place des actions de solidarité, comme manifester sur la Place Rouge ou s’enchaîner aux escaliers du Goum, le grand magasin moscovite.

Puis, avec vos compagnons solidaristes, vous partez combattre les Soviétiques en Afghanistan…

Pour nous, l’Afghanistan a été un engagement fondamental. Nous sommes sortis de prison en 1977 où nous avait conduits l’affaire Escoffier, un militant qui s’était immolé dans les locaux parisiens de l’Aéroflot pour dénoncer la monstruosité des accords d’Helsinki. Nous n’avons plus rien fait pendant trois ans, jusqu’au 27 décembre 1979 exactement; date de l’entrée des troupes soviétiques en Afghanistan. Or, nous appartenions à cette génération qui avait été écœurée par le silence de l’Occident face aux invasions successives qu’avait menées l’URSS et ses alliés, à Budapest en 1956, à Prague en 1978, puis en avril 1975 au Sud Vietnam quand les chars russes fournis aux Nord-Vietnamiens ont mis Saïgon sous leurs bottes. Arrivés à l’âge adulte, il n’était plus question de laisser d’autres invasions communistes s’emparer par la force d’un pays, en niant les droits des populations.
Nous sommes donc partis en Afghanistan pour nous battre. C’était une prolongation de notre combat politique. Rapidement, nous avons compris qu’il était totalement illusoire de faire la guerre aux côtés des Afghans en raison de la complexité du pays et surtout parce qu’ils étaient meilleurs combattants que nous. Cette expérience m’a conforté dans mon goût des voyages et des expéditions ascétiques au bout du monde. De militants politiques révolutionnaires, nous sommes devenus des combattants, puis des voyageurs et enfin en ce qui me concerne un écrivain-voyageur. L’Afghanistan m’a ouvert les yeux sur la beauté du monde, la richesse d’autres cultures, l’indispensable solidarité entre les hommes, une nouvelle forme de camaraderie. Cela a totalement rempli ma vie et je n’ai pas souhaité par la suite avoir d’autre engagement politique.
Les années militantes avaient créé entre nous une vraie confrérie, où l’amitié et le combat des idées faisaient bon ménage. Avec l’Afghanistan, nous sommes passés à un niveau supérieur. Derrière notre démarche militaire, puis humanitaire, on retrouvait cette vision politique qui avait été à l’origine de notre engagement militant. Pour nous, le Vietnam était un exemple à méditer car les Américains avaient d’abord perdu la guerre auprès de l’opinion publique internationale et non sur le terrain, quand des médias occidentaux, habilement manipulés par leurs adversaires, avaient dénoncé puis condamné leur intervention. Une grande partie de notre travail a donc été de créer le concept de Freedom fighter (ou combattants de la liberté), de rendre leur combat légitime, puis de faire en sorte que l’opinion publique dénonce l’invasion soviétique et soutienne la résistance des moudjahidin contre l’armée rouge. A l’époque, nous avons notamment organisé une rencontre, à l’Élysée, entre Régis Debray et des commandants afghans. Personnellement, j’ai amené à plusieurs reprises aux États-Unis des commandants comme Amin Wardak ou Walid Majrouh qui ont été reçus par Georges Bush père. Nous avons contribué à créer à l’intérieur du Congrès américain un mouvement de soutien à la résistance afghane qui s’est traduit par l’envoi de fonds et d’armes dont les fameux Stingers, des missiles sol-air qui ont changé le cours de la guerre. Ce mouvement a été décisif dans la victoire des Afghans contre les Soviétiques. Suite à l’Irangate, il était hors de question qu’un seul Américain se rende clandestinement à l’intérieur du pays et soit fait prisonnier par les soviétiques. Nous avons servi de relais d’information, de courroie de transmission et de convoyeurs d’aides et de dollars.
Dans Les Sept Peurs, je cite une anecdote : Charles Dunbar, ancien chargé d’affaires américain à Kaboul qui était  responsable à Washington de l’Afghanistan, m’a proposé d’aller en Arabie saoudite rencontrer Ben Laden pour mettre en place des réseaux d’approvisionnement en armes, via l’Egypte et l’Arabie saoudite. Comme j’avais déjà eu des contacts avec les Saoudiens  et que j’avais été extrêmement mal reçu, j’ai décliné et n’ai pas souhaité renouveler l’expérience.
Sur le terrain, notamment dans le Paktya, nous avons rapidement été confrontés à des combattants d’origine arabe et les rapports avec les chefs les plus traditionnels de la résistance afghane sont devenus  très difficiles. Les occidentaux avaient été les premiers à s’engager aux côtés de  la résistance afghane, les Algériens et les Saoudiens ne sont intervenus qu’à partir de 1983. Pour eux, nous étions des infidèles, des kafirs, des étrangers. La présence, notamment, de femmes européennes médecins leur était intolérable. Cette arrivée massive de djihadistes a constitué un tournant, ces musulmans fondamentalistes ne comprenaient pas ce que nous venions faire en Afghanistan ; eux étaient là pour faire la guerre sainte, nous au nom de la liberté.

Y a-t-il une vie après l’activisme ?

Dans les années 1970, j’étais en révolte contre la société, je rêvais de faire la révolution. Aujourd’hui, cela me semble dérisoire. Le système économique libéral et le mondialisme sont tellement forts qu’il n’y aucune possibilité de changer le monde. J’ai désormais choisi de me réfugier dans les livres, l’écriture, les voyages, la contemplation des grands espaces, notamment la mer. J’ai fait le tour du monde en équipage, où j’ai retrouvé la solidarité des années militantes, et suis devenu Cap Hornier.
Depuis 1977, je n’ai plus aucun engagement politique. Le seul combat qui m’intéresse reste celui des idées. J’entends demeurer non-conformiste dans un monde dominé par la pensée unique et le bien-penser formaté ; même l’écologie, qui est un vrai combat, a été appropriée par des people ou des politiciens opportunistes.

Les livres deviennent vos lignes de fuite. Quels sont les auteurs qui vous ont le plus influencé ?

Michel Déon a toujours été mon auteur-culte. C’est en lisant Les Poneys sauvages que j’ai rêvé de devenir écrivain. J’ai été fasciné par cette cohabitation entre la petite histoire et la grande histoire, sur fond de camaraderie. Je suis un homme d’amitié. La force du loup, c’est sa horde. Par delà la fraternité Hussard, tous les romans de Déon sont une apologie de l’amitié, celle qui ne se trahit pas et lie une poignée d’hommes tout au long d’une vie. Je me retrouve totalement dans cet auteur. Récemment les Cahiers de l’Herne ont sorti, outre son journal inédit, un Déon passionnant où l’on mesure à travers sa correspondance le rôle exemplaire qu’il a joué pour faire découvrir et soutenir de jeunes auteurs. Je pense entre autres aux liens intellectuels qu’il a noués avec un romancier comme Emmanuel Carrère. M’ont également profondément influencés Alexandre Dumas avec ses Trois Mousquetaires ou son Comte de Monte-Cristo, j’y retrouve cette même apologie de l’amitié et de la dérision. Viennent ensuite, les écrivains-voyageurs, Stevenson et L’Île au Trésor, Conrad et Lord Jim ou La ligne d’ombre, Alvaro Mutis, Bruce Chatwin ; de vrais aventuriers qui ont parcouru le monde plume à la main. A Sciences-Po, j’ai également découvert Les Réprouvés et Le questionnaire d’Ernst Von Salomon, un écrivain rebelle qui a beaucoup compté dans mon engagement militant. 
Aujourd’hui, j’avoue un faible pour un certain nombre d’auteurs anglo-américains, comme Jim Harrison pour son Dalva ou Légende d’automne, Tristan Egolf et son Seigneur des porcheries, Cormac Mac Carthy, pour son époustouflant Méridien de Sang, ou même un auteur irlandais comme Column Mac Cann car ils savent raconter de vraies histoires qui vous gardent éveillés jusqu’au petit matin. Depuis une dizaine d’années, je côtoie l’écrivain afghan Atiq Rahimi, prix Goncourt avec Synghe Sabour et auteur du magnifique Terre et Cendres. Nous avons souvent écrit côte à côte ou en parallèle, et c’est toujours un immense plaisir de se confronter à son esprit subtil et malicieux.

Votre dernier livre, Hors la loi, est un beau livre dédié aux grands rebelles. Peut-on encore de nos jours trouver une survivance de leur esprit ?

Malheureusement, il semble avoir définitivement disparu. Le bandit au grand cœur est surtout une création romantique. Robin des Bois – qui en est le père fondateur – n’a vraisemblablement jamais existé. Dans la légende, il s’est levé contre une double injustice : l’arbitraire d’une église qui rançonnait les paysans et des seigneurs normands qui dépossédaient les Saxons de leurs terres. Pour être hors-la-loi au grand cœur, il faut une morale – prendre aux riches pour donner aux pauvres – et vouloir édifier un monde meilleur. Le troisième élément est l’esprit de camaraderie et l’espièglerie. Aujourd’hui, rares sont les brigands qui réunissent ces trois conditions.
De nos jours, les hors-la-loi agissent pour leur propre compte. L’erreur de Toni Musulin, ce convoyeur de fonds qui a récemment détourné un fourgon bancaire, a été de ne pas déposer une partie de son butin à la porte d’Emmaus ou des Restos du cœur. En Grèce, Vassilis Paleocostas se comporte en bandit d’honneur ; il prend aux banques pour donner aux pauvres. Il a été arrêté à de nombreuses reprises, s’est enfui récemment et distribue le produit de ses vols aux plus démunis pour qu’ils puissent se soigner ou payer des études à leurs enfants.
Parmi les figures de l’illégalisme, j’aime bien Marius Jacob ; un véritable anarchiste. Il a crée une confédération, les Travailleurs de la nuit, dont le but était de voler avec dérision les riches et ensuite de redistribuer, avec l’essor du capitalisme, aux plus démunis. Il s’y est employé, mais ses associés, dès que le magot a été important, ont préféré garder pour eux les fruits de leurs cambrioles. Entre le dire et le faire, il y a ce qui transforme un brigand généreux en voyou condamnable.
Emmett Grogan aux États-Unis est une autre figure exemplaire. Ce cambrioleur génial – qui nous raconte ses exploits dans Ringolevio, un roman fortement autobiographique – a créé dans les années 60 le mouvement Diggers en Californie, avec soupe populaire et création du « tout-gratuit ». Il est pour moi l’un des derniers véritables hors-la-loi. Un as de la gâchette comme Butch Cassidy m’est assez sympathique. Avec sa Horde sauvage, ils avaient prévu une redistribution équitable des fonds récupérés lors de ses attaques de train et développait une vision communautaire de son activité de malfrat.
En France, il existe actuellement un phénomène assez intéressant, qui est celui du “cabanage”. Ces révoltés modernes refusent la société matérialiste et partent vivre dans les bois en autarcie. Beaucoup se sont établis en Ardèche, en Aveyron ou en Ariège. Leur nombre avoisinerait les 15 000. Leur esprit peut, d’une certaine façon, être rapproché de celui des hors-la-loi. Plus généralement, je partage l’avis de mon ami Sylvain Tesson, pour qui seul l’ascétisme est révolutionnaire. Dans une société de consommation, l’ascétisme vous permet de vivre en marge des valeurs mercantiles. Ce non-conformisme vous fait découvrir les vraies richesses qui sont tout sauf matérielles. Les seuls luxes du monde de demain seront le silence, les grands espaces, le froid et la solitude. On pourrait y ajouter apprendre à prendre son temps.

Propos recueillis par Pierre Anclades


Laurent Maréchaux, Hors la Loi, album richement illustré, Arthaud, 2009, 240 pages, 40 €.
Les trois romans de Laurent Maréchaux (Les Sept Peurs, Le Fils du Dragon et Bijoux de Famille) sont parus au Dilettante.

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Écrit par : jf | 04 décembre 2011

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