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01 février 2010

Prostitution : comment l’U.E. favorise le trafic d’êtres humains

Bulgarie, pays des sales gueules et des papillons de nuit
L’élargissement de l’Union européenne à des pays aux frontières poreuses et à la criminalité galopante a favorisé l’explosion des trafics en tout genre, dont celui des êtres humains. Reportage en Bulgarie, sur la nouvelle route des esclaves.
Le drapeau européen sur les fesses ! Il est 19 heures, la nuit est tombée sur Sofia. En deux heures, la capitale de la Bulgarie a perdu son innocence austro-hongroise sous des flots de néon. Sur les boulevards, les babouchkas vendant leurs dentelles brodées ont cédé le terrain à des essaims de « papillons de nuit » en bas résilles et minijupes… Originale marque d’adhésion politique à l’Union européenne, une fort jolie blonde a taillé la sienne dans une étoffe bleue, étoilée de jaune, qui peine à cacher les derniers secrets de son anatomie !

Le raccourci est frappant, car l’entrée de la Bulgarie dans l’Union européenne, le 1er janvier 2007, a favorisé l’explosion de la prostitution « de l’Est » dans nos pays. Selon le criminologue Tihomir Bezlov, qui nous reçoit à Sofia, « la prostitution en provenance de Bulgarie est l’une des plus importantes d’Europe. C’est devenu l’une des plaques tournantes du trafic d’êtres humains, avec la Roumanie. » Selon le Service national d’Investigation bulgare, l’entrée du pays dans l’U.E. a eu des effets secondaires étonnants sur le crime organisé qui, saisissant toutes les opportunités à tirer de cette intégration, s’est lancé en politique pour obtenir des postes-clefs à tous les échelons du pouvoir et de l’administration. En 2008, la Commission de Bruxelles a rendu un rapport des plus critiques sur la corruption et les liens évidents entre classe politique et gangstérisme, bloquant même 500 millions d’euros de fonds européens en attendant une meilleure gestion de Sofia. L’entrée du pays dans l’espace Schengen, prévue pour 2009, est re?portée à 2 011.
C’est qu’ici, même les policiers hésitent à parler sous leur véritable identité car ils craignent pour leur vie, depuis que le ministre de l’Intérieur, Rumen Petkov a été contraint de démissionner, en avril 2008, sous la pression de la Commission. Soupçonné de détourner les subventions au profit du crime organisé, il était surtout accusé d’avoir livré la véritable identité d’un agent infiltré dans un gang de Varna, sur la mer Noire !

Policiers reconvertis maquereaux !

Europol, la police européenne, aide les forces de l’ordre bulgares à assainir leurs services pour reconquérir les zones de non-droit : on parle notamment de marchés aux esclaves clan?destins, dans les quartiers roms de la ville de Kustendil… Des endroits où les unités spéciales ne se rendent qu’exceptionnellement ; et où les policiers locaux, recrutés sur place, sont soumis aux trafiquants. Un géant moustachu, le major-général Krasimir Pétrov, chef de la police de Bourgas – devenu, le 28 décembre 2008, chef de la police des Frontières à la suite de l’éviction du général Grigorov, soupçonné d’avoir racketté ou détourné plus de 7 millions d’euros?– nous raconte le B-A BA d’une grande opération de police « à la bulgare » : « Le principal est de ne surtout pas prévenir les collègues locaux que nous arrivons ! »
Beaucoup de policiers ou d’anciens fonctionnaires se sont reconvertis dans le proxénétisme car, en attendant une hypothétique amélioration de la moralité des élites bulgares, le trafic des femmes et des enfants reste considéré comme « un job qui rapporte ». Dans un pays ou sourdent les tensions communautaires, le fait que la majorité des trafiquants soient des Roms ou des Turcs n’arrange rien. Surtout que les filles mises sur le trottoir sont généralement des Slaves « du Nord » ou des Bulgares « de souche ». Velichko Gochev, inspecteur de police judiciaire à Sofia, nuance toutefois : « On trouve aussi des Tsiganes sur le trottoir, car certains Roms n’ont aucun scrupule à prostituer les leurs ».

On évite d’abîmer une prostituée, car ça coûte cher

Selon Bezlov, l’ultra-violence est à la base du proxénétisme balkanique. « Les filles seules – étudiantes de province – ou paumées sont repérées par des “sentinelles”, kidnappées et vendues entre 2 000 et 8 000 euros, en fonction de leur “qualité”. Elles sont enfermées plusieurs jours et “dressées” dans un lieu secret : viols collectifs, passages à tabac, menaces de mort… La fille doit appeler ses proches pour rompre avec eux, parachevant elle-même son isolement. On l’incite à dénoncer ses compagnes, pour empêcher tout copinage. En cas de révolte, la fille est punie en présence de toutes les autres, pour l’exemple. Sauf en cas de manquement grave, où elle peut être rouée de coups, voire tuée, on évite de la marquer, pour ne pas perdre d’argent. » Transformées en poupées sans volonté propre, les filles sont exploitées 16 heures par jour. Elles risquent, en s’adressant à la police, d’être trahies et tuées. Leurs familles également.
La nuit venue, nous accompagnons une équipe de bénévoles apportant un secours relatif aux prostituées : préservatifs, lingettes, café et, éventuellement, quelques minutes de ré?confort entre deux passes. Daniéla, véritable zombie, malgré un maquillage tentant de restituer sa pureté angélique passée, raconte qu’elle a été punie la semaine passée : son proxénète a réuni toute l’équipe, lui a ordonné de tendre une jambe et lui a frappé la plante du pied à coup de barre de fer, jusqu’à évanouissement. « J’ai passé trois jours sans manger, attachée à un radiateur. » Motif : désobéissance.
Veronica, une brune filiforme, qui disparaît de temps à autre, explique qu’elle oscille entre plusieurs catégories d’exploitation sexuelle. Le « fin du fin » est la prostitution de « haut vol », dont elle rêve : escort-girl ou industrie porno. Pour l’instant, elle accède régulièrement à celle des « clubs ». « Mais quand je me comporte mal, Micha me renvoie sur le trottoir ou la route… » Ce qui est mieux que les cabanes de chantier ou les bouges musulmans d’Albanie et de Turquie : « Ici, l’avantage, c’est que je peux dire non. Là-bas, si un type veut une fille, tu y vas et tu ne sais pas sur qui tu vas tomber… »
Katya, blonde cocaïnomane, se vend pour environ 20 le?va la passe (10 euros). Elle peut rapporter de 150 à 200 euros par jour. En Europe, la moyenne quotidienne d’une prostituée slave est de 800 à 1 000 euros. « Selon les estimations les plus modestes, dit Bezlov, leurs exploiteurs en tirent entre 900 millions et 1,8 milliard d’euros par an, soit 3,6 % à 7,2 % du PIB bulgare ! »

Cravate en or massif et lunettes noires

Avec l’argent récolté, les « mutras » – « sales gueules », sur?nom donné aux nouveaux riches bulgares, souvent adeptes du crâne rasé et d’haltérophilie – s’achètent des demeures fortifiées dans les montagnes du Rhodope, en zone musulmane ; ou dans de richissimes villages des communautés roms de Roumanie. Les flambeurs vont sur les bords de la mer Noire.
Là-bas, ceux qui veulent porter beau paradent en costume Armani avec, pour les plus riches, une cravate en or massif ! Effet garanti, si l’on a le bon goût d’y ajouter moult bagues, colliers, lourdes gourmettes et montres incrustées de diamants.
Les lunettes noires sont de rigueur, même la nuit. D’autres, en survêtement blanc orné d’un col en fourrure léopard, extraient leur obésité d’un 4x4 rutilant – forcément noir –, escortés d’un commando de gardes du corps ostensiblement armés, et d’une paire de top models à demi nues.
L’argent de la prostitution et de la drogue leur a permis d’enlaidir les étendues sauvages de la Côte du Soleil en bâtissant une architecture qualifiée à voix basse de « mutra baroque » : un mélange de palais en faux dorique et vrai kitsch rococo, de miradors hostiles, de villas « gangsta rap » en marbre et dorures, ou de bow-window futuristes.
En octobre 2008, c’est derrière les hauts murs d’une telle propriété que s’est achevée, par une bataille rangée, une en?quête de la P.J. de Varna permettant de démanteler un réseau de 80 personnes qui contrôlait les revenus de la drogue et de la prostitution dans les rues et les boîtes de nuit. A sa tête : trois conseillers municipaux, dont l’un, militant des « libertés et des droits de l’homme » ! Les deux autres représentaient le parti turcophone local. C’est également à Varna, où foisonnent les « Occidentaux », que les filles destinées à l’U. E. finissent leur « préparation ».

Si les peines sont lourdes, le trafic diminue

Grâce à leurs contacts diplomatiques, les trafiquants violent tranquillement l’espace Schengen et les frontières extérieures. Selon Bezlov, c’est de « l’import-export » : « Russes, Ukrainiennes et autres Serbes sont exploitées en Bulgarie, puis envoyées en U.E., à cause de la porosité de la frontière du plus mauvais élève des 27… On trouve constamment entre 18 000 et 21 000 prostituées dites “bulgares” sur les trottoirs européens, dont approximativement 3 500 en France. »
Les filles y sont confiées à des hommes du clan et à des prostituées montées en grade. Par prudence, les filles maîtrisant des langues restent en Bulgarie, où elles séduisent les touristes. Celles qui partent dans les grandes villes étrangères ne connaissent que la traduction et le tarif de leurs prestations. Dès qu’elles parlent mieux, elles tournent en province ou changent de pays, de préférence là où la législation est aisée à contourner.
Les proxénètes fonctionnent comme des hommes d’affaire classiques : ils vont là où le rapport entre la prise de risque et les gains est le plus avantageux. Le député et ancien ministre des Affaires étrangères, Nadezhda Mihaylova, investie dans la lutte contre le trafic d’êtres humains raconte que lors d’écoutes téléphoniques, des inspecteurs suédois lui disaient que les trafiquants se plaignaient des conditions d’exploitation de leurs prostituées : « les clients ont peur. Il faut louer ou acheter un appartement. Il faut perdre beaucoup de temps à faire tourner les femmes. Les peines sont lourdes et la police incorruptible… » L’effet de déplacement a joué, au détriment de l’Allemagne et de la Belgique, où la prostitution est légale et la surveillance moins sévère.
En France, depuis la loi du 18 mars 2003 pour la sécurité intérieure, les prostituées qui dénoncent leurs proxénètes obtiennent une relative protection et le droit à un titre de séjour. Si la peur exerce toujours un puissant frein, la majorité des prostituées ayant demandé de l’aide à la police, en 2008, sont bulgares.
En outre, si l’entrée dans l’U.E. facilite le trafic d’êtres humains, les chefs de réseau ne sont plus à l’abri derrière leurs frontières. Le mandat d’arrêt européen, qui remplace les traités d’extradition pour les membres de l’Union, renforce la coopération des services de police et de justice. En juil?let 2008, la police a détruit un réseau à Marseille. Le « parrain », transféré en France, dirigeait le réseau depuis sa cellule de la prison de Sofia ! 2 009 a commencé sur les chapeaux de roues : le 29 janvier, un réseau roumain a été neutralisé à Rouen. Son chef, arrêté dans son pays, a été extradé. L’année se poursuit tranquillement avec le démantèlement, en juillet, du plus gros réseau européen de proxénétisme par Internet : 7 500 femmes, 1 700 en France ! Air du temps, le trafic était dirigé par un Suisse alémanique, deux « jeunes » originaires d’Evry et quatre Slovaques. Et de manière plus artisanale, au mois d’août, le tribunal correctionnel de Lille condamnait quatre hommes qui commençaient classiquement dans la carrière en prostituant les femmes de leur famille. Cette fois, c’étaient des Roumains.    ?


De Sofia, Natalia Vesna et Pierre-Alexandre Bouclay

13:45 Publié dans le Choc le mensuel | Lien permanent | Commentaires (0) |

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