01 février 2010
Filières de clandestins
Voyageurs sans frontières
Les « sans-papiers » font le bonheur des entrepreneurs véreux et la fortune du crime organisé qui assure au prix fort le transport de cette main-d’œuvre « low-cost » jusqu’en Occident. Un marché en pleine expansion qui obéit aux règles du néolibéralisme sauvage.
Selon l’ONU, il y aurait dans le monde 200 millions de migrants hors frontières. Parmi eux 20 à 30 millions d’illégaux, oiseaux migrateurs au long cours attirés par les richesses de l’Occident. Ils viennent de partout, mais ils ne viennent pas seuls. Ils ont leurs G.O., gentils organisateurs – les passeurs – et leurs tour-opérateurs – les organisations criminelles qui les acheminent jusqu’à nous. Une industrie florissante qui générerait chaque année un chiffre d’affaires de 30 milliards de dollars (1).
C’est que, selon votre destination et la qualité du service, le coût du voyage peut aller jusqu’à plus de 70 000 euros – la classe affaires du voyage clandestin. Pour une prestation de moyenne gamme, il vous faudra débourser 3 000 euros pour passer de Grèce en région parisienne, de 1 000 à 1 500 euros pour gagner ensuite Calais et un peu plus pour traverser la Manche. Pauvres, s’abstenir. Car le paradoxe de l’immigration clandestine, c’est qu’elle écarte d’emblée les miséreux. Ce sont en priorité les plus qualifiés (près de 50 % d’entre eux) qui désertent l’Afrique subsaharienne et l’Asie pour venir occuper des emplois sous-qualifiés en Europe. A croire qu’il vaut mieux être pauvre dans un pays riche que riche dans un pays pauvre.
Les routes de cette immense transhumance sont connues. Elles empruntent le détroit de Gibraltar, les côtes du Sahara occidental, le canal de Sicile, les côtes turques, les îles grecques. Destination : le Nord. Il y a une raison à cela : quinze des vingt pays les plus développés au monde se trouvent en Europe, tandis que les vingt pays les moins développés se situent en Afrique.
C’est déjà Le camp des saints
Voyageurs indésirables, la plupart d’entre eux passent par des filières criminelles, voire même mafieuses dans le cas de la Chine, où les candidats au départ sont accompagnés tout au long de leur périple – et même après. Car les Triades chinoises font bien les choses : la « marchandise » reste à disposition du convoyeur jusqu’à ce qu’elle ait remboursé le prix d’un voyage d’autant plus cher qu’on mettra du temps à l’amortir dans des ateliers clandestins. Les filières d’Europe de l’Est, de Russie et de Turquie sont plus classiques. Elles ne font qu’assurer le transport d’un point à un autre, dans des conditions optimales… mais brutales : containers, camions frigorifiques, essieux de semi-remorques.
Les contours des filières africaines sont plus fous. Sans logistique lourde, on y convoie néanmoins toujours plus de monde. Comme le pointe un rapport de l’Organisation des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) datant de 2007, la « flexibilité » des groupes criminels africains (en majorité nigérians) les rend « extrêmement résistants à l’action des forces de l’ordre : il est virtuellement impossible de décapiter une organisation criminelle en Afrique, parce que sa structure est essentiellement horizontale. »
La situation géographique de la France ne lui rend pas service. C’est un carrefour et une véritable gare de triage pour toutes les migrations. A la fois, zone de transit et pays d’« accueil ». De là vient qu’en 2008, on a démantelé une centaine de filières. Dérisoire cependant, tant les flux s’intensifient. Selon l’ONUDC, quelque 300 000 Africains pénètrent chaque année illégalement en Europe. 80 % d’entre eux par des organisations de trafiquants de drogue, expertes dans la falsification de papiers et la corruption de fonctionnaires. Aussi, fournit-on sans peine des visas en bonne et due forme, renouvelés le moment venu grâce à des complicités dans les consulats.
En Afrique de l’Ouest, on recourt de préférence aux embarcations de pêcheurs. Précaire, mais peu coûteux. Chaque année, plus de 50 000 Sénégalais, Gambiens, Guinéens, Mauritaniens et Maliens embarquent ainsi dans un « Cayuco » (pirogue en espagnol), qui les achemine jusqu’aux Canaries. Ce n’est pas encore l’immense armée des damnés de la terre annoncée par Jean Raspail dans Le camp des saints, mais ça y ressemble de plus en plus. « Voilà que sortent les nations qui sont aux quatre coins de la terre […]. Elles partiront en expédition sur la surface de la terre, elles investiront le camp des saints et la ville bien-aimée. » (Apocalypse, 20, 8-9).
François-Laurent Balssa
1. En incluant ces autres variétés de trafic d’êtres humains que sont la prostitution et le travail forcé.
19:23 Publié dans le Choc le mensuel | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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