26 janvier 2010

Impayable Peillon

Petit retour sur le cas Peillon. Vous savez le petit pion qui s'est dégonflé face à Marine. Bruno Wieseneck lui avait déjà réglé son compte dans Le Choc du mois d'octobre 2008 (n°26). A relire (dans sa version longue) à la lumière de la dernière dérobade de l'intéressé.

Les socialistes ont égaré la définition du socialisme. Aspirant au Canaan des élections gagnées et des prébendes retrouvées, las de subir le joug du Pharaon de l’Elysée, le Peuple de gauche attend fiévreusement le prophète qui redescendra du Sinaï avec les nouvelles tables de la loi progressiste. Vincent Peillon croit pouvoir l’être. Le pauvre…

Quelques seconds couteaux phosphorent cependant dans l’ombre où les a rejetés le manque d’imagination de leurs leaders. Vincent Peillon est de ceux-là.

Porte-coton plutôt falot du clan Royal, accessoirement agrégé de philosophie (comme ils le sont aujourd’hui : tignasse fournie et concepts flous), il vient de publier un essai, « La Révolution française n’est pas terminée ». Dans le viseur de Peillon, tous ceux, et d’abord François Furet, qui ont osé mettre en avant dans leurs travaux la compulsion totalitaire inscrite au cœur même de la Révolution : «  La lecture de 1793 à travers 1917, ce qui est le prisme de Furet, le concept de jacobino-stalinisme, est inopérant historiquement (…) Je soutiens qu’il y a une autre doctrine républicaine, qui se préoccupe de la production des richesses, qui est pour l’émancipation des personnes, qui est ouverte sur le monde, qui fait place à l’aspiration religieuse ». Pour Peillon, le socialisme, prisonnier d’une surdétermination collectiviste et égalitariste héritée des doctrinaires allemands (Marx en premier lieu), en est venu à abandonner au libéralisme la défense des individus et des libertés.

Pour sortir de cette impasse, il propose de redécouvrir tout un pan du « socialisme français » qui aurait développé une synthèse spiritualiste et fraternelle du progressisme, à déploiement historique et social permanent et en filiation directe avec la Révolution française. La ficelle est un peu grosse : en faisant passer le socialisme français « canal historique » pour un républicanisme obligé de traîner le boulet marxiste qui lui est extérieur historiquement, Peillon espère, sans trop de dommages, lui faire regagner les eaux du libéralisme dominant sans qu’il soit entièrement obligé de se renier. Accessoirement, cela permet de prouver que Royal, prêtresse de la synthèse catho-libéralo-socialiste, est l’héritière des mages barbus de 1848 et du « véritable esprit » de la Révolution française.

En réalité, Peillon occulte trois éléments historiques qui invalident totalement son pitoyable replâtrage :

1. L’improbable « socialisme français ». Pour animer son golem socialo-libéral, Peillon  accommode une macédoine surréaliste où l’on retrouve Cabet, Fourier, Leroux, Blanc, Carrel, Jaurès, Ferry ou Quinet –et j’en oublie-. Un fourre-tout grotesque, qui fait totalement fi des ruptures, sectes, sous-sectes, excommunications et impasses conceptuelles qui ont caractérisé le pandemonium ésotérique et bavard à quoi s’est résumé le proto-socialisme à la française avant la normalisation marxiste.

De plus, dans l’histoire des gauches, il faudrait encore distinguer entre opportunistes, radicaux, anarcho-syndicalistes et socialistes. Peillon en est incapable. Il picore ce qui l’arrange, dans la grande tradition de l’éclectisme à la Victor Cousin, autre demi-philosophe. Ce que veut ignorer Peillon, c’est que la tradition révolutionnaire française est morte. Entre barricades et nationalisme sourcilleux, elle s’est éteinte avec la Commune, prise en tenaille par une coalition de bourgeois haineux et de républicains propres sur eux. Ses derniers bataillons, des blanquistes à Rochefort, se retrouveront dans le boulangisme.

Il n’a subsisté, sur le terrain politique progressiste, qu’un républicanisme opportuniste puis radical teinté de spiritualité maçonne. Le « socialisme » rompra avec ce modèle fatigué, mais pour être davantage qu’un simple radicalisme au carré, choisira très naturellement la discipline marxiste. Jaurès ne pourra, dans ce domaine, que mener un combat « humaniste » d’arrière-garde. Oubliant cette évolution, et parce qu’il confond socialisme et républicanisme, Peillon est allé déterrer au fond du XIXème une bande de penseurs ratés ou vaguement fumistes à l’appui de sa thèse. On lui concèdera qu’ils conviennent assez bien au PS actuel.

2. Le modèle allemand. Accuser le socialisme marxiste « allemand » d’avoir « tué » un socialisme français sensément soucieux de la personne humaine montre que Peillon s’est contenté de recopier des fiches. Il aurait mieux fait d’étudier précisément l’Allemagne, où malgré le marxisme, s’est très tôt développé un courant socialiste très hégélien en somme, qui souhaitait donner à l’Etat les moyens d’intervenir pour réguler le conflit entre travail et capital. C’était un socialisme d’universitaires (Schmoller, Brentano, Engel, Roscher, List, Wagner), qui collaborera vite avec le gouvernement impérial et Bismarck. Résultat : l’Allemagne wilhelmienne sera la première en Europe à mettre en place une véritable législation sociale. Si le SPD, bien plus tard, fera si vite Bad Godesberg, c’est que cette tradition venait de loin. Au lieu de fustiger les Allemands et de se rabattre sur la Grande Broyeuse révolutionnaire de 1789, Peillon aurait dû voir que la préfiguration de son socialisme mixte n’était pas du côté des anarchistes sympathiques de 1848, mais chez les Teutons pragmatiques. Il lui aurait fallu pour cela un peu plus de culture et de curiosité.

3. La Révolution comme régression humaine : La Révolution n’a pas pensé la liberté, l’égalité et la fraternité comme des réalités, mais comme des abstractions géométriques, des dogmes désincarnés propres à justifier la table rase inhumaine et antichrétienne que ses laborantins maniaques projetaient d’imposer (et ont imposé, de fait) au peuple français. Peillon répète l’erreur de Lamennais. C’est le sang et la division, non la fraternité, qui gisent au fond du phénomène révolutionnaire. Rattacher le socialisme à la Révolution, c’est lui faire partager cette monstruosité. Dans l’Ether à majuscules où flottent les Idées neuves et les Mondes à construire, personne n’entend les victimes crier. Cette rectitude glacée convenait parfaitement aux « grands ancêtres » de la Convention comme aux praticiens soviétiques du marxisme réel. Il y a filiation dans le crime. Peillon invalide sa thèse en insistant sur cette matrice à bonnet phrygien.

Le cul-de-sac peillonesque est d’ailleurs illustré bien involontairement dans le Monde par l’inénarrable Nicolas Weill, qui synthétise ainsi le livre : « Le républicanisme véritable, donc solidaire, qui serait également un libéralisme bien compris, entend l'individu non comme un atome mais comme une "personne". C'est un sujet n'existant comme tel que parce qu'il est constitué par une collectivité sans laquelle il n'est rien. En effet, le libéralisme dévoyé, en se cristallisant de façon obsessionnelle sur la réduction de l'Etat, loin de contribuer à l'émancipation des individus, la freine. Car il livre l'homme sans secours à ses faiblesses, sa famille et ses traditions, et empêche le développement d'une instance impersonnelle - l'Etat - seule susceptible de l'en affranchir ».

En résumé et en traduisant le sabir weillien : le socialisme français, synthèse de la République et du libéralisme (réinventer l’orléanisme, fallait y penser), ne défend les « personnes » que pour mieux les livrer ensuite au Moloch étatique, qui fera leur bonheur en les coupant de leurs racines. Reculer pour mieux sauter : un peu court pour une refondation. Peillon touille l’histoire en vain : il ne sortira pas du labyrinthe socialiste, à l’entrée duquel est badigeonné « liberté, égalité, fraternité », mais dont le centre est hanté, pour l’éternité, par le Minotaure collectiviste.

Bruno Wieseneck

14:24 Publié dans le Choc le mensuel | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |

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